Rien de mieux que chez soi
Le touriste
Grincement
Alors que les cieux leur crachent une haleine froide et humide au visage, Emil et Etrika quittent les quartiers commerçants, illuminés et bruyants d’activité malgré les vents et le départ de bien des clients, pour pénétrer dans les rues plus hautes et désorganisées des quartiers résidentiels.
Ces rues et avenues de Cascade, Emil ne les a presque pas explorées, leur préférant la frontière floue entre les petites maisons et les petits commerces. Une foule trop importante autour d’ellui, iel se sent démuni, presque écrasé; mais iel sait bien que tout seul dans une rue plus calme, les résidents le remarqueraient vite. Horde ou faubourg de cité, l’instinct des gens reste le même : l’étranger est remarqué, catalogué plus ou moins discrètement depuis le coin d’une toile de tente, d’une fenêtre. Une quarantaine sociale.
Mais tout va bien maintenant. Etrika est avec ellui. C’est une sacrée chance que d’être tombé sur elle, après tellement d’autres, se dit Emil.
T’inquiète pas, on n’est plus très loin, lui crie-t-elle à travers les sifflements éoliens sans se retourner. On sera bientôt à l’abri.
Iel acquiesce, oubliant qu’elle ne regarde pas dans sa direction, avant de reporter son regard sur les maisons.
Elles sont peut-être entièrement banales aux yeux d’Etrika, mais Emil les considère avec une déférence toute spéciale. Leurs murs sont parcourus de plantes grimpantes aux racines bien ancrées, dessinant des arabesques végétales autour de fenêtres aux volets fermés. Leurs toits obliques aux tuiles d’un rouge sain, entretenu, clament haut et fort que rien ne viendra perturber ceux qui vivent dessous.
La plupart des habitations s’accommodent d’un morceau de jardin ou d’un muret à la taille et à la barrière de bois entièrement symboliques, à l’avant où à l’arrière selon une logique qui échappe complètement à Emil. Chaque maison semble vouloir à la fois rentrer dans un moule et se démarquer de ses congénères : une entrée extrudée par-ci, un étage supplémentaire par-là, une haie ou un arbre plus imposant dans la cour à l’avant; mais pas tellement plus.
Indifférentes face aux éléments, elles lui donnent l’impression de petites forteresses. Il suffirait de bannières battues par le vent pour parfaire l’illusion.
Perdu dans ses contemplations, un vilain coup de vent plus fort que les autres lui claque les cheveux sur son nouveau cache-oeil. Il est… certes plus confortable, mais ne le sera pleinement qu’au bout de plusieurs jours. Son œil valide se centre à nouveau sur le dos d’Etrika, sa robe claquant au vent.
La prochaine à droite! le prévient-elle en tournant brièvement la tête, gardant un bras levé pour retenir l’assaut de ses tresses contre ses lunettes.
Iel la suit toujours sans dire un mot. Une fois l’angle de l’intersection franchi, les vents se heurtent à tout un pâté de maisons, et leurs vêtements se débattent soudainement avec bien moins d’ampleur dans la lumière orangée des réverbères.
Etrika finit par s’arrêter au tiers de la longueur de la rue, qui se ferme sur une impasse murée et boisée en proportions égales.
Voilà! C’est ici.
Alors qu’Etrika s’avance vers la porte, Emil demeure au seuil de la propriété, muet.
Emil?
Iel ne répond pas.
La demeure de la famille d’Etrika fait aisément plus de 10 mètres de haut. Répartie sur 3 étages, dépourvue d’une cour côté rue, et au rez-de-chaussée légèrement surélevé, son volume est de loin le plus imposant; peut-être pas de tout le quartier, mais certainement de toute la rue. Emil n’a même pas besoin qu’Etrika ouvre la porte pour deviner que son bois, sculpté tout en carrés, est aussi plus épais que les autres.
Quand Emil enregistre les fenêtres, avec leurs pots de fleurs rectangulaires, leurs briques courbes et leurs volets peints d’un gris chaleureux impuissants à contenir toute la lumière dans la maison, iel comprend pourquoi l’endroit l’intimide autant.
Il est intact. C’est une maison fourmillant, débordant de vie.
Emil! Qu’est-ce que t’attends?
Ah! Excuse-moi.
Etrika soupire. Dieux, faites qu’iel se tienne à carreau.
Bon. On va faire simple, lui explique-t-elle en cherchant les clés de la maison dans ses affaires. Tu es un étudiant étranger, échangé avec l’un des nôtres. Tu viens tout juste d’arriver, tu n’as pas encore tes repères; ça, c’est la vérité, de toute façon.
Avant qu’elle poursuive, Emil l’interrompt d’un air grave.
Tu veux je mens.
Un silence bref mais inconfortable s’installerait, si le ciel ne sifflait pas si bruyamment au-dessus de leur têtes;
Ce n’est pas de gaieté et de coeur, mais-
Non. Je veux dire- je comprends. C’est désagréable mais nécessaire.
Elle baisse le regard, pas très sûre de la réponse qu’elle peut lui apporter.
…Ce n’est pas moi qui fait les règles. Presquile a du mal avec les… voyageurs comme toi. Ça « fait désordre ».
Fé-dé..? Ah, tant pis, s’arrête-t-iel de lui-même. Continue, s’il te plaît.
Etrika l’observe à nouveau, repoussant la gêne du moment au fond d’elle. Pour plus tard.
Tu viens d’une toute petite île reculée, près du Pôle Sud. Tu es là pour un petit moment seulement, mais il se peut que ton séjour se prolonge. Faute de temps, l’Université n’as pas encore aménagé de dortoir pour toi, donc je te dépanne. Quand à tes études… hm.
Etrika hésite. Déclarer qu’iel est dans sa classe lui permettrait de prendre le relais si la conversation devient difficile; mais en même temps, c’est un coup à ce qu’on démasque le statut d’Emil plus vite. Les parents d’Etrika se tiennent au courant de ce qui la touche de près ou de loin. Et pas qu’un peu, grommelle-t-elle.
Les replikae?
Les replikae? lui répond-elle en écho interrogatif.
C’est présent partout ici… mais pas beaucoup chez moi, avoue-t-il avec difficulté. Cela est étudié dans ton école?
Etrika hausse les sourcils, presque impressionnée. Elle ne s’attendait pas à ce qu’il contribue activement à la mascarade.
Oui. Ça colle. Tu viens d’une contrée rurale en voie d’industrialisation, et on t’envoie pour étudier ce qui vous manque. Pas bête.
Je peux montrer cela? lui demande-t-iel en désignant le traducteur.
Ouais, ça ne devrait pas poser de problème. On peut toujours dire qu’Oskobel te l’a prêté.
À son tour d’hausser un sourcil.
Oskobel?
Ah! Le professeur. Celui dont je t’ai parlé, qui pourra t’aider.
Os-ko-bel. Oskobel, répète-iel plusieurs fois en plissant le front, dans un effort manifeste de bien retenir le nom et sa prononciation.
Pendant qu’iel s’exerce, Etrika a trouvé la petite clé de bronze rayée de la demeure (évidemment, elle était dans la dernière poche), et s’est retournée vers la porte. Je n’ai rien oublié, je cr-
Oh, j’oubliais, ajoute-elle en levant un doigt, main sur la poignée sans l’actionner. Tu devrais arrêter de m’appeler Ahlrik-Svan ici, ça risque de paraître bizarre. Tu peux te rabattre sur « Etrika ».
Oh, je comprends-
Sauf si mes parents décident d’être à cheval sur les noms. Quoi qu’il en soit, tu devras les appeler Ahlrik, et mes frères et sœurs aussi.
Attends; s’arrête Emil. Plusieurs adelphes?!
Du moins jusqu’à ce qu’on te laisse utiliser leurs noms. Bon, retiens juste que mon grand frère, c’est Ahlrik-Kern, celui qui a mon âge c’est -Svan, et la petite c’est -Vati. C’est tout bon?
Ils se dévisagent mutuellement.
Je croyais c’est toi, Ahlrik-Svan? demande-t-iel dans une confusion palpable.
Etrika ouvre la bouche, mais abandonne vite l’idée de lui expliquer toutes les subtilités onomastiques de Presquile. Ce n’est ni le moment ni l’endroit. À son grand regret, elle aurait dû prendre le temps de lui faire un tel cours plus tôt.
…Oublie tout ça. Je vais tâcher de te présenter au plus vite, et tu pourras appeler tout le monde, et bien, « normalement ».
Iel acquiesce d’un mouvement de tête peu confiant. Etrika devra s’en contenter. Elle ouvre la porte et pénètre dans le hall d’entrée sombre, suivie de près par « l’étudiant ».
Enfin, les vents violents s’effacent en une simple brise, qui s’efface tout court quand Etrika referme la porte.
Bouge pas, j’allume.
Emil reste immobile, conscient qu’iel risque de heurter tout et n’importe quoi au moindre mouvement. Dans une telle… maison (oui; une maison, pas une tente, doit-iel se rappeler), chaque pièce doit regorger de meubles et d’objets.
Pourtant, quand une lumière crue aux tons chauds se diffuse soudainement sous ses yeux, iel est accueilli non pas par une abondance débordante, mais par un vide élégant, contrôlé. La richesse d’Etrika et les siens, au moins dans ce couloir d’entrée, se manifeste davantage dans les matériaux eux-mêmes.
Au plafond se croisent des poutres à la géométrie rigide, rectiligne, accentuée par l’espace régulier entre quatre lampes au corps de laiton, pendant chacune par une chaîne fine mais solide, autour de laquelle s’entortille un fin câble brun qui disparaît dans les fixations. Les filaments à l’abri dans leurs ampoules émettent, en plus de leur lumière, une très légère chaleur; Emil, situé juste sous la lampe près de l’entrée, la sent caresser son cuir chevelu.
Sur les murs s’étale un papier peint aux allures de bronze brûlé, qui lui donnerait le vertige si son concepteur n’avait pas judicieusement choisi des teintes discrètes opérant en un tandem chaotique mais doux, difficile à remarquer sans le vouloir.
Enfin, le sol. Sous les bottes neuves d’Emil, un carrelage alternant entre l’or terni et le verdigris. Quelques pas plus loin et sur tout le reste du couloir se déroule un parquet vernis, impeccable, surmonté d’un tapis aux mêmes couleurs que le carrelage, tressant des milliers de minuscule losanges sans défaut.
Emil n’a même pas encore remarqué les meubles, quand Etrika retire sa main d’un interrupteur mural et accroche sa clé à un jeu de petites patères. Quatre emplacements sur six en sont maintenant occupés, chaque clé disposant d’une étiquette en bois gravé, et parfois d’une babiole décorative en cuir ou en métal. Celle d’Etrika se pare d’une petite pie en bronze qui supplie qu’on entretienne son patine.
Kenna et Rieli doivent être en haut, poursuit-elle en accrochant sa robe d’étudiante à un porte-manteau sombre aux grosses pattes gravées. Je vais les chercher. Oh! Tu peux poser tes affaires ici, en attendant.
Elle lui montre un petit espace contre le mur opposé, au pied d’une commode qui rappelle à Emil l’image d’une affreuse bestiole aux longues pattes. Avec précaution, presque réticence, iel pose son sac à dos et les sacs contenant ses vieux vêtements entre le petit meuble et une armée de bottes, aux couleurs et tailles variées.
Tout va bien?
La question d’Etrika le prend par surprise. Iel se relève.
Non. Enfin, oui. Tout cela est très beau, bredouille-t-iel en tournant la tête.
Etrika lève un sourcil, mais sourit en même temps.
Merci?
C’est seulement- là où j’étais, on vivait… humblement, précise-t-iel après une invocation rapide du traducteur.
Etrika hoche la tête, attentive mais sans insister. Après avoir troqué ses chaussures contre des chaussons, elle passe devant les deux ouvertures et les trois portes de part et d’autre du couloir, pour emprunter l’escalier tout au bout.
En attendant de se poser sur ses hôtes, le regard d’Emil se perd à nouveau dans la richesse de la construction de la maison.
Iel s’avance dans le couloir, délaissant les pièces ouvertes mais sombres. Iel a une folle envie de trouver les interrupteurs et voir ce qui s’y trouve, mais iel est déjà captivé par autre chose.
Sur le mur à sa gauche, une gigantesque peinture, aussi large qu’iel est haut, offre une vue d’artiste d’une île. La toile, recouverte de traits de pinceau longs et fins, dessine une scène pastorale, où l’on ne décèle aucune trace de civilisation. Sur les terres volantes, rien que des arbres, des rivières, des fleurs, des oiseaux. Des nuages aux volumes délicats viennent enrouler une fine brume autour des terres au premier plan, avant de se muer en boules de coton froissées à l’arrière-plan. Noyées dans un azur presque (mais pas totalement) uni, celles-ci esquissent des cieux d’été à la température agréable, adorés d’oiseaux représentés par des petits V aux courbures délicates.
La scène fait remonter des souvenirs lointains à la surface d’Emil, qui prennent la forme d’un long, long soupir.
Iel repense à Sonya.
Iel repense à Ojzin.
Iel repense à Gerfo.
Iel repense à tous les autres qu’il a laissés derrière lui.
Qu’auraient-ils dit, face à une telle image? Auraient-ils eu seulement les mots? Emil, arrivé à Presquile il y a maintenant des semaines, ne les as toujours pas.
Qu’est-ce que je fais ici?
Question stupide. Iel sait très bien ce qu’iel fait ici. Iel n’aurait pas abandonnés… non, une autre tournure- iel n’aurait pas fait le voyage sans un but très clair, et une détermination à toute épreuve. Iel y repense maintenant. Iel y pense tous les jours depuis qu’iel a posé le pied sur cette île.
Seulement, voilà. Iel ne peut s’empêcher d’être, pour le moment, tout simplement fasciné par ce qui l’entoure. En ellui, l’objectif est gêné par le contemplatif.
Du moins, jusqu’à ce que des petits pas excités viennent marteler l’escalier.
Rieli! Arrête de courir partout! tonne
Du fond du couloir, une petite créature de pas plus de 10 ans déboule en direction d’Emil. C’est de justesse qu’iel rabat son poncho fermement sur sa personne, sursautant tandis que l’enfant freine pile à un mètre d’ellui.
Bonjour bonjour bonjour! lance-t-elle avec une voix aigue, une énergie débordante et un grand sourire, avant de s’incliner légèrement pour saluer l’invité du soir. Moi c’est Rieli Ahlrik! Tu peux m’appeler Rieli! Ma maison t’accueille, joies et peines!
Emil observe la benjamine de la famille, luttant contre sa propre énergie en attendant une réaction de sa part. Emil retrouve dans son petit visage rond plusieurs traits d’Etrika; les pommettes, le dessin du nez et celui des sourcils sont de parfaits copiés-collés. Il est clair que c’est elle-même qui a attaché ses cheveux bruns en un petit chignon bas, et tout aussi clair qu’elle n’a pas encore la bonne technique.
Ses grand yeux vert ortie clignent sans arrêt, comme si elle pouvait pousser Emil à l’action en les agitant davantage. Ses mains se tortillent dans son dos, tandis qu’elle penche sa silhouette, habillée d’une robe crème aux manches longues boutonnées à la va-vite, d’un côté puis de l’autre.
…Bonjour, murmure Emil, incertain de ce que trop de mots pourraient provoquer chez une gamine montée sur d’aussi puissants ressorts.
Tu viens d’où?
Merde. C’est qu’elle ne perd pas de temps.
Heureusement, Etrika a descendu l’escalier, et vole aussitôt au secours d’Emil avec une voix chargée de reproche. Elle pose une main sur une épaule de Rieli, qui sursaute, avant de s’agenouiller et pointer un index accusateur vers elle.
On dit « ma maison » d’abord, puis on donne son nom, lui rappelle-t-elle d’un ton voulu glacial, mais en réalité bien tiède.
Oui Etrika.
Et on ne demande pas d’où un invité vient comme ça.
Oui Etrika.
D’un mouvement de tête, elle désigne Emil, qui n’a pas bougé d’un pouce de tout le sermon. Rieli se retourne, le regard baissé, avec une moue gênée.
Je m’excuse.
Et on ne dit pas « je m’excuse », mais « excusez-moi », hausse la voix d’Etrika.
Sa petite sœur bougonne.
…Excusez-moi, marmonne-t-elle sans l’ombre d’un remord.
C’est rien, finit par articuler Emil avec un coin de sourire. Je pardonne.
Entre-temps, d’autres pas, plus lourds, plus mesurés, ont résonné dans l’escalier.
Emil se détourne d’Etrika et Rieli pour observer le nouveau venu. Il doit être légèrement plus grand qu’Etrika, mais de bien peu. Peut-être cette impression vient-elle de son port altier, terriblement droit. Ses traits sont à la fois les mêmes que ceux de sa sœur de tant de manières; et pourtant un air, une attitude les durcit, sans pour autant les rendre sévères. Ses longs cheveux noirs, lisses et brillants comme un fleuve de pétrole, lui coulent avec grâce jusqu’à mi-hauteur du dos. Ses yeux bruns expriment l’inquisition, la recherche du détail, la certitude de ses capacités.
Il s’approche d’Emil habillé d’une chemise blanche quasi-neuve, d’un pantalon vert sombre et d’une expression polie. Il met les formes en juste mesure, surpris par la présence d’un visiteur mais pas décontenancé. Sa main gauche, nichée dans une poche avec un livre calé dans le bras, lui confère une aura décontractée. Il tend la droite à Emil.
Ravi de te rencontrer. Kenna Ahlrik, Walbravir. « Kenna » suffit amplement.
Emil semble hésiter, puis serre la main du frère d’Etrika. Cellui-ci incline brièvement la tête, et iel retourne le geste.
Je suis heureux de rencontrer. Je suis Emil.
Etrika, gardant une main sur l’épaule de Rieli pour l’empêcher de s’agiter, est d’abord nerveuse en voyant son frère dévisager Emil de ses semelles à sa plus haute mèche; mais il finit par esquisser un sourire, et elle est soulagée de constater que les vêtements neufs font bonne impression.
Seulement Emil? demande Kenna, avant de produire un rire léger. Pas même un nom de branche?
C’est un étudiant étranger, intervient Etrika.
Je comprends, répond-il après un regard vers sa sœur. Mais, reprend-il en revenant vers Emil, sans doute as-tu un nom de famille? De maison? De village?
Les muscles d’Emil se tendent, et son regard s’assombrit, alors qu’iel cherche une réponse adéquate à la curiosité blessante de Kenna. Etrika a mal pour lui.
Mais iel finit par relever la tête, et répond sèchement :
Subarin.
Etrika en est presque choquée. Pourquoi a-t-iel omis une partie de son nom quand iel s’est présenté..?
Belle consonance, continue Kenna en rangeant sa main dans son autre poche. Une signification particulière?
Sans un mot, Emil sort le traducteur, présentant une extrémité à Kenna. L’autre semble confus pendant une courte seconde, avant de lâcher un petit « oh! », un sourire et une légère tape sur sa propre tempe. Il pose le pouce à l’endroit indiqué et se répète. Emil, aidé de la voix impersonnelle du replika, répond :
Su Barin. Bois Vert. C’est le nom je partageais avec tout mon… village.
Emil Boisvert! s’exclame Kenna. À la Presquilienne, on le prononcerait Bosveer.
Emil Bosveer, murmure cellui-ci, essayant les syllabes comme une paire de gants.
Mais j’imagine que tu préfères tout de même Subarin.
Une nouvelle terre. De nouveaux vêtements. De nouveaux gens… un nouveau nom?
Oui, je préfère on m’appelle Emil Subarin.
Excellent. Et de quelle île nous vient Emil Subarin, si je puis me permettre?
Quelle galère, grogne Etrika en son for intérieur. Elle intervient de nouveau.
Kenna, Pa et Ma vont bientôt rentrer. Emil a eu une longue journée. Laissons-le se reposer un peu et gardons les grandes questions pour le dîner?
Cette fois-ci, c’est toute sa tête qu’il daigne tourner vers sa sœur, faisant un pas de côté comme pour signifier à Emil qu’il a passé une épreuve avec succès.
Bien sûr. Tu lui fais la visite?
Etrika hoche la tête, tandis que Kenna prend la petite main de Rieli.
On va laisser… ta sœur et notre invité tranquilles. Tu viens au salon me montrer tes dessins? lui demande-il en l’emmenant dans une autre pièce.
Emil, concentré sur leur départ, ne voit pas Etrika pincer les lèvres.
Là, c’est l’eau chaude, et ici l’eau froide, lui montre-t-elle en actionnant succinctement les robinets.
Elle repose le pommeau de douche sur son support. Emil est silencieux, mais observe et écoute avec grande attention. Comme d’habitude.
À vrai dire, elle aussi est concentrée, mais pas sur la salle de bain. Tandis qu’elle en présente les détails avec un automatisme détaché, elle retourne les syllabes dans sa tête, sans cesse.
Subarin. Subarin.
Les intonations ne lui disent rien, en tout cas par rapport au peu de mots qu’elle connaît au-delà de l’Ireul. Demain, elle visitera la bibliothèque de l’Université, et on verra bien si Emil vient des Empires Polaires ou-
Etrika?
Merde. Elle se ressaisit. Combien de temps l’a-t-elle encore ignoré, plongée dans ses réflexions et sa présentation toute faite?
Excuse-moi. Tu disais?
Combien des litres?
Elle lève un sourcil, le visage peint de perplexité. Emil pointe la douche du doigt.
Combien des litres je peux utiliser, s’il te plaît?
Euh. Tous? hasarde Etrika. On n’a pas de réservoir limité, si c’est ce qui t’inquiète. Prends le temps qu’il te faudra.
Et même si la maison des Walbravir n’avait pas l’eau courante, elle offrirait volontiers toute l’eau du monde à Emil. Ses nouveaux vêtements masquent relativement bien son odeur, mais cordialement, sincèrement… Emil sent le fauve.
Merci beaucoup! lui répond-iel avec une gratitude non feinte.
Vraiment, y a pas de mal.
Etrika commence à se sentir gênée par cette profusion d’émerveillement chez Emil. Dans quelles conditions a-t-iel vécu jusqu’à présent, pour la remercier formellement d’une douche? On ne vit pas sur une île dépourvue de source portaqueuse. Ce serait de la folie.
Son expression s’affaisse.
Je suis désolée, prononce-t-elle presque sans s’en rendre compte.
Hein? Désolée pour quoi?
Tu n’as pas l’air de venir d’un lieu très... charitable.
Emil reste muet. Puis traduit « charitable ». Puis redevient muet. Etrika poursuit. Il faut bien qu’elle aille jusqu’au bout de ses pensées, de ses sentiments.
Je suis désolée qu’il te soit arrivé… et bien, tout ce qui a dû t’arriver jusque là. Tu n’as pas besoin de remercier tout le monde, tout le temps, pour toutes les petites choses que je fais pour toi. Ou que les autres feront pour toi.
Emil se tourne les pouces, un regard triste et distant plaqué sur le visage. Jusque sous son cache-oeil.
Sois pas désolée. Cela est pas ta faute.
Elle pose une main sur son épaule. Leurs regards se croisent.
Ce que je veux dire, c’est… qu’on a tout ce qu’il te faut, et en quantité. N’hésite pas à demander. Et n’hésite pas à recevoir, non plus.
Elle tape deux fois sur l’épaule d’Emil avec chaleur. Le geste de la jeune fille est familier à l’étranger.
Elle quitte la salle de bain, jetant un œil aux vieux vêtements d’Emil qu’iel a insisté pour laver ellui-même.
Tu es sûr de vouloir t’occuper de ça tout seul? On peut les porter aux presses demain.
Je suis habitué, répond-t-iel un peu brusquement. Je sais laver vite, j’ai toute l’expérience nécessaire.
Soit, soit, dit-elle en levant les paumes. Bon, tu sais où est la lessive, de toute façon. Évite juste de t’attarder là-dessus.
Iel croise les bras, avec un agacement léger mais affiché.
Tu disais je peux prendre tout le temps nécessaire?
N- Oui, enfin- dans la mesure du raisonnable! tente-elle de lui faire comprendre en agitant une main.
C’est combien du temps, « raisonnable »?
Je. Bon, fais comme tu veux.
Elle franchit le seuil de la porte avant de perdre patience. Respire, ma grande. Iel a besoin d’explications claires, et les dieux savent que tu en as besoin toi-même.
Elle expire sa frustration naissante, avant de se retourner vers ellui une dernière fois.
Désolée. Tu peux vraiment prendre ton temps, ne t’inquiète pas. Oh, et n’oublie pas le loquet, lui rappelle-t-elle en le tapotant deux fois.
Elle ferme la porte.
Emil demande au traducteur de l’éclairer, essayant une poignée de mots jusqu’à retrouver celui dont Etrika s’est servie.
[Θ>Δ]{ RAISONNABLE. }
Prendre son temps. Mais de façon raisonnable.
C’est là tout le problème, n’est-ce pas?
Emil étale un regard plus contemplatif sur la salle de bains. Sa douche aux parois de verres, son lavabo, ses toilettes. Ses savons, ses brosses, ses peignes, ses serviettes et dieux savent combien d’autres objets encore, tous étiquetés à ce qu’Emil devine être les noms personnels de chacun des Walbravir.
Iel se saisit d’un des savons. Un bloc jaune soufre au parfum de citron. Emil ne sait pas ce qu’est un citron. L’étiquette en cuir dit [ANNAHLIS], mais iel ne sait pas la lire. Là d’où iel vient, le savon est à tout le monde; qu’il y en ait plus qu’assez, ou pas assez.
Iel décide de retirer la petite étiquette, ne serait-ce que le temps de se laver. Elle n’a aucun pouvoir sur un invité, mais elle a du pouvoir sur ellui.
Au milieu de centaines de reflets brillants d’ellui-même, étouffés derrière les motifs de la faïence omniprésente, iel…
Iel se dirige vers le loquet, et le ferme d’un coup sec. Iel a bien failli l’oublier. Iel revient au centre de la pièce, las, et soupire.
Reprenons.
Au milieu de la salle de bain, iel ferme les yeux et se déshabille.
Et là tu vois, j’ai fait des ailes.
Elles sont grandes, dis donc.
C’est le professeur qui m’a dit. Y faut des super grandes ailes pour voler; genre… au moins deux fois comme un vespin.
Rieli écarte soudainement les bras avec un air de triomphe, comme pour prouver à son grand frère que oui, un jour elle aura des ailes, même qu’elle s’y entraîne déjà parce qu’elle est très très sérieuse et qu’elle a pensé tout bien comme il faut.
Kenna ramasse son dessin tombé par terre, avant de poser confortablement un bras sur le rebord du canapé, puis d’observer tour à tour sa petite sœur et ses joyeux gribouillis.
Vertes comme tes yeux. C’est joli.
Ouaip.
Et tu vas les trouver où? lui demande-t-il avec amusement.
Rieli cesse de prendre la pose pour se gratter la tête.
Chais pas. Ça doit bien pousser si j’essaie très fort.
Rieli, rétorque-t-il avec un sourire de diplomate. Les uumains ne sont transforment pas en claquant des doigts. Ça ne pousse pas tout seul, des ailes.
Elle croise les bras. Une détermination boudeuse, familière à Kenna, s’empare de ses traits.
Tu dis ça parce que t’as pas essayé. Les grands disent plein de trucs sans essayer. T’es bête.
Avant que Kenna puisse trouver une répartie appropriée, Etrika pénètre dans le salon, et Rieli saute sur l’occasion pour enfoncer le clou.
Etrika, elle essaie plein de trucs, elle.
Kenna se tourne vers elle; il tente de changer de sujet.
Oh, déjà de retour? Notre invité s’en sort?
Mieux que toi avec la petite, lui lâche-t-elle avec un air mesquin.
Rieli lève les bras en l’air, victorieuse, serrant ses pastels jusqu’à les faire craquer dans ses petites paumes.
J’ai! Toujours! Raison! hurle-t-elle en dansant.
Etrika lui caresse la tête affectueusement, atténuant peu à peu son agitation.
Mais si tu gagnes des ailes, tu devras prévoir un paquet d’autres choses, ajoute-t-elle avec un ton conspirateur.
Comme?
Il te faudra un sacré lit. Et changer de vêtements.
Etrika peut presque voir des engrenages tourner au-dessus de la tête de sa petite sœur.
J’avais pas pensé à tout ça. T’as raison.
Et tes vêtements devront aller avec le vert, ajoute Kenna, presque en bon perdant.
Rieli, sans dire un mot, ramasse en trombe ses papiers et ses crayons, avant de se remettre à dessiner. Maintenant qu’Etrika a dirigé ses réflexions, elle est partie pour habiller des bonhommes-bâtons ailés jusqu’au dîner, avec une rigueur scientifique.
Elle ignore totalement la conversation qui se poursuit entre sa sœur et son frère.
Je peux te parler un moment, Kenna? Dans l’étude, ajoute-elle en baissant le ton.
Bien sûr, soupire-t-il. Après toi.
Kenna referme la porte en noyer. Etrika allume la lampe articulée au coin du bureau au centre de la pièce.
L’étude, dont les murs se parent du même bois sombre, projette une énergie très distincte du reste de la maison. Ses étagères remplies de livres, ses étagères garnie de colifichets lourds, servant tantôt de décoration, tantôt de presse-papier, lui confèrent une atmosphère calme, propice à la concentration. Mais sa palette désaturée, qui saute déjà aux yeux le jour, ne fait qu’en accentuer le côté austère une fois la nuit tombée.
Il est donc tout naturel que les Walbravir, avec un instinct quasi génétique, associent cette pièce aux discussions tendues.
Élabore donc, reprend Kenna avant de se poser dans un fauteuil. Même si j’ai déjà une idée du sujet.
Etrika, elle, préfère rester debout.
Emil.
Ce n’est pas un simple étudiant, répond-il du tac au tac.
Etrika se mord l’intérieur des lèvres. Dans son dos, ses doigts se crispent. Bien sûr qu’il a déjà deviné.
Qu’est-ce qui t’as mis la puce à l’oreille?
La robe. Et par « la robe », j’entends « son absence ».
Mais encore? insiste-t-elle.
Son nom. Depuis quand l’Université invite-t-elle des étudiants sans leur conférer de passeport avec un nom complet? Je ne serais pas étonné qu’iel ait inventé « Subarin » sur le moment.
Plus que la perception de son jumeau, Etrika s’inquiète de son accusation. Emil l’a suivie allègrement dans ses mensonges; il pourrait très bien broder des détails de son proche chef.
Mais la façon dont il révélé son nom…
Elle a choisi de croire à la sincérité d’Emil; aussi ne prête-t-elle pas plus d’attention à l’idée de Kenna pour le moment.
Quoiqu’il en soit, elle n’a plus qu’à jouer cartes sur table.
C’est un réfugié politique.
Kenna passe une main dans ses cheveux, soufflant longuement du nez. Ce genre de décision dépasse tout ce qu’il assumait de sa sœur.
Okay. Okay.
C’est déjà un miracle social qu’elle invite quelqu’un. Mais là, on nage en plein délire.
Iel ne restera ici qu’une nuit. Je l’emmène voir Oskobel demain, et iel pourra prendre contact avec les autorités compétentes. Plié, terminé.
Iel reste ici cette nuit?! Kenna bondit presque du fauteuil.
Heureusement, la pièce est insonorisée.
Iel n’a pas d’autres options. Je vais pas le laisser crever de froid dehors! répond-t-elle en espérant que sa colère masquera assez ses autres inquiétudes.
Etrika, est-ce que tu te rends compte du nombre d’étapes que tu viens de sauter pour amener ce… ce type ici? Loin de moi l’idée de te sermonner comme une enfant mais tu ne peux pas juste faire ce qui te chante, bordel!
Elle en est parfaitement consciente. Et elle ne sait toujours pas vraiment ce qui l’a poussée à franchir un tel pas. Cette confrontation directe avec Kenna est la première embûche majeure qui l’invite à repenser ses actes.
Pour l’instant, il reste davantage indigné contre elle que contre ellui. Tant qu’il ne se lance pas dans-
Qu’est-ce qu’iel a de si spécial pour que tu lui offres le gîte et le couvert? Depuis combien de temps tu le connais? lance Kenna en essayant tant bien que mal de se calmer.
Merde. Merde.
Tu mens trop mal, Etrika. Mais si tu répond pleinement à celle-là, tout est sans doute fichu. Brode avec ce que tu peux dire.
Iel revient de loin. Des Empires Polaires, ou d’une région proche. Iel a échappé à des massacres, une guerre- enfin, des combats.
J’ai remarqué le cache-oeil, oui. Pas courant, avec les chirurgies réparatrices de nos jours. Iel doit venir de la campagne profonde, pour regarder notre tapis de couloir comme s’il était en or massif, ajoute-il avec un rire jaune.
Et iel détient des informations importantes sur ce qui lui est arrivé- quoi exactement, je ne sais pas, mais iel veut partager ça avec quelqu’un qui pourra l’aider concrètement. Je lui ai parlé d’Oskobel, et à partir de là ce ne sera plus notre affaire. On aura fait notre devoir citoyen, et on pourra se sentir accomplis.
Il se penche en avant, menton sur ses doigts croisés. Son expression calculatrice crispe à nouveau les phalanges d’Etrika.
« Notre » affaire. « Notre » devoir. En me prenant à part, je pensais que tu voulais simplement me prévenir, et éviter une scène, mais tu ne me dis pas tout.
Emil frotte le savon contre sa peau, dans le silence tout relatif de la douche.
Les vapeurs chaudes ne le débarrassent pas seulement de sa crasse, mais aussi d’une tension dont iel s’était habitué à la présence.
Alors que le savon fait son office sur son crâne et que son parfum fruité lui caresse les narines, le souvenir des autres moments où iel s’est lavé à une température confortable, dénombrable sur les doigts d’une main, vient flotter au centre de son esprit.
Les hordes sont nomades, et vivent humblement. Les douches sont rares, et toujours froides. On pourrait s’y habituer, si elles n’étaient pas si espacées, par souci de rotation entre tous les membres de la horde.
Mais de temps à autre, un malheur cache un bonheur, et une déviation de trajet a déjà guidé les pas des hordiers de Bois-Vert vers des sources chaudes. Emil se souvient surtout de la plus grande, où iel s’est baigné plus d’une fois avec tous les autres enfants. Un rare moment où… oui, tout le monde au sein de Bois-Vert était serein.
Iel se souvient aussi de la dernière source chaude. Celle où iel se baignait seul, cette fois-ci, car Ojzin et Sonya montait la garde en attendant leur tour. Et Gerfo, après des semaines de fatigue, dormait enfin des deux têtes.
Je fais ça pour eux. Pour tous les miens, mais surtout pour eux. Tous les autres peuvent avoir disparu, mais pas eux. J’y arriverai à temps, réaffirme-t-iel les yeux fermés.
En réalité, iel a gardé les yeux fermés depuis qu’iel s’est déshabillé. Et tourné le miroir sur pied de la salle de bain contre le mur.
Iel n’est pas encore habitué aux marques de son aventure.
C’est hors de question, répond-il, incrédule. Pourquoi tu ne pourrais pas le faire toi-même?
La flatterie n’a jamais vraiment mené à quoi que ce soit avec Kenna, et s’abaisser devant lui de la sorte lui fait presque physiquement mal; mais autant essayer.
Tu es bien plus social que moi. On ne te posera pas de questions et tu ne… t’écrouleras pas devant le premier boutiquier venu.
Toujours dans la même position, Kenna dissèque les propos de sa sœur sans faiblir. Connecter les points ne lui prend guère plus d’une dizaine de secondes.
Iel pourrait changer ses fichues gemmes en varses ellui-même. Iel a son traducteur, des vêtements propres, et d’ici le retour de Pa et Ma iel sera propre à son tour.
Elle ne répond pas. Elle ne peut pas répondre. Elle s’assoit sur le coin du bureau pour ne pas s’écrouler purement et simplement.
La balle est dans son camp, et il le sait.
Tu me demandes de t’aider pour une bonne raison, mais tu peux oublier jusqu’à mon silence devant les autres si tu continues de me prendre pour un imbécile.
Etrika baisse la tête. Elle a envie de pleurer, mais elle se retient. Pas devant Kenna. Il n’en tirerait aucun plaisir, mais s’en souviendrait pour le restant de ses jours.
Dans quoi je me suis fourrée, foutredieux.
Je voulais juste faire une bonne action.
Elle efface un début de sanglot en faisait mine de réajuster ses lunettes.
Je… je l’ai accompagné pour acheter des vêtements, chez Finciseau. C’est là que je l’ai vu payer en pierres pré-
Kenna se lève du fauteuil et l’interrompt.
On t’as vue avec ellui, lâche-t-il sur un ton glacé. Tu veux l’aider, mais tu ne peux pas être vue davantage en sa présence tant qu’iel aura ça sur ellui… non, pire que ça.
Un silence lourd de signification s’installe.
Tu penses qu’on le traque avec les gemmes.
Elle n’a plus la force de rester muette.
…Oui.
Elle se met à trembler; mais lui ne bouge plus.
Rappelle-moi de t’engueuler plus tard; on n’a pas de temps à perdre. Tu n’en as touchée aucune? Et ellui non plus depuis que vous avez quitté le tailleur?
Non! crie-t-elle, paniquée. Iel n’a pas remis ses mains dans ses poches, e-et iel a porté ses sacs tout le temps.
Elle n’est pas très sûre. Elle l’a perdu de vue pendant plusieurs brefs instants. La bouche et les yeux fermés, elle implore l’Observateur d’avoir veillé sur ellui quand elle ne l’as pu.
Kenna se précipite vers la porte, et ordonne à Etrika avant de tourner la poignée :
Va t’assurer qu’iel n’a pas fait de bêtise, et confisque-lui ses affaires tout de suite. Je vais chercher une boîte et des gants isolants dans ma chambre.
Emil sort à peine de la douche, et sursaute quand on toque à la porte de la salle de bain.
Emil? Emil! lance Etrika avec une inquiétude manifeste et une voix plus grave, maladroite.
Iel inspire sans expirer. Vite. Se couvrir. Pas le temps de remettre ses vêtements. Analysant la pièce en quatrième vitesse, iel finit par décrocher d’une patère un peignoir blanc et gris énorme, qui couvre jusqu’à ses pieds, puis l’enfile en replaçant son cache-oeil sous ses mèches trempées.
Emil, ouvre, je t’en conjure!
Etrika entend le clic sonore du loquet. Un Emil dégoulinant comme un chien sous la pluie lui ouvre doucement la porte, avant de se faire pousser avec violence alors qu’elle entre dans la salle de bain remplie de vapeur.
Il arrive quoi? bredouille-t-iel, intimidé.
Les gemmes. Tu n’as pas touché aux gemmes depuis qu’on a acheté tes vêtements?
Je, euh. Non? J’ai touché aucune pierre. Pourquoi? ponctue-t-iel dans un aigu craintif.
T’expliquerai plus tard. Je te les rends juste après, mais il faut les mettre en sécurité, et vite. Elle sont où?
D-dans mon poncho de la rechange.
Elle le localise et l’agrippe aussitôt, avant de se précipiter hors de la pièce. Emil, abasourdi, proteste de vive voix :
Hé! Rends ça à moi!
Entre-temps, Kenna a presque fini de retourner ses affaires.
Sous la lumière d’une lampe qui lui paraît soudainement trop peu lumineuse pour fouiller correctement, il jette le contenu d’un vieux cartable en cuir sur son lit propre. Très attachée au rangement méticuleux de ses affaires, une partie de lui consigne l’offense sur la liste des reproches à faire à sa sœur lorsque tout danger immédiat sera écarté.
Des stylos à la valeur sentimentale, des cahiers remplis d’Ireul ordonné et toutes sortes d’affaires scolaires viennent recouvrir les draps aux carreaux vert forêt. Ce sont celles de Rodrik, en majorité; car chez les Walbravir, on ne gaspille pas. Une odeur d’encres et de papiers d’une autre génération monte aux narines de Kenna alors que ses mains ouvrent poche après poche, avec une fébrilité grandissante.
Ses doigts s’arrêtent au contact d’une texture rugueuse familière.
Là! Enfin.
Il extirpe d’un compartiment une paire de gants bleu marine, à la doublure épaisse et intégralement recouverte d’une sorte de vernis brillant, qui lui confère sa texture particulière et son aspect satiné. Les manchettes, chacune ornées d’un jeu de pictogrammes intimidants, lui remontent jusqu’à la moitié des avant-bras.
Les pas d’Etrika résonnent à l’étage, avant de descendre les marches quatre à quatre, suivis de ce que Kenna devine être un invité outré. Elle apparaît bientôt sur le seuil de la chambre, tenant le poncho neuf par le col.
C’est bon. Iel a rien touché, lui confirme-t-elle.
Une partie de la tension de Kenna retombe.
Bien. Pose ça là, lui ordonne-t-il en écartant le contenu du cartable d’un revers de bras.
Etrika dispose le vêtement sur le lit, tandis qu’Emil fait son apparition, toujours dans son peignoir de géant.
Il arrive quoi, enfin?!
Etrika, ferme la porte, s’il te plaît.
Emil tente de lui barrer le passage- mais occupé à tenir le peignoir avec ses mains, elle le repousse facilement.
Emil? lui intime Kenna avec un ton teinté d’urgence patiente. Dans quelle poche ranges-tu tes gemmes? Sont-elles les seules que tu possèdes? Réponds honnêtement et vite. Ta sécurité et la nôtre en dépendent peut-être.
Sans traducteur, Emil a du mal à interpréter ce que dit Kenna, mais finit par comprendre le sens de ses mots. Confus, mais comprenant le caractère grave de la situation, iel obtempère.
…J’ai que ces pierres seules, et un… une… un objet qui dit les directions. Là et là.
Iel pointe deux poches intérieures d’un doigt, dont il est dur de savoir si le tremblement est dû à la peur, ou au refroidissement de sa peau après avoir quitté la chaleur de la salle de bain.
Iel se rapproche du lit, mais Kenna l’arrête d’une main sans le regarder. Etrika prend l’une des manches du peignoir lentement, pour ne pas effrayer Emil.
Il ne va rien te voler. Juste regarder.
Sous le peignoir, ses mucles se décrispent imperceptiblement.
Kenna fourre une main gantée dans la première poche, et en sort une boussole à l’armature carrée, où une aiguille plus grosse que les autres est décorée d’un petit quartz brillant. Etrika retient sa respiration.
Après avoir observé l’outil sous une dizaines d’angles pour vérifier qu’il fonctionne comme prévu, il laisse s’échapper un premier soupir de soulagement.
Une boussole tout à fait ordinaire. Rien à craindre.
Sûr? prononce Etrika.
Sûr. Tu le sais aussi bien que moi.
Il la remet à sa place initiale, avant de plonger les doigts dans l’autre poche. Une série de cliquetis cristallins confirme qu’il a trouvé la source de ses craintes.
Par petites poignées, puis une par une, il dispose les gemmes sur son lit en rangs espacés. Des émeraudes, des rubis, des béryls, des saphirs, des améthystes. Toutes d’assez grande taille, et incontestablement authentiques, malgré des rayures ternissant quelque peu leur beauté.
Combien de colliers et de bagues a-t-iel désossés pour en tirer un tel butin? s’interroge Kenna avec une crainte nouvelle.
Il se saisit d’un saphir, puis se dirige vers un bureau près du lit, où il a mis de côté une petite boîte en acier, vernie de la même substance que ses gants et gravée de pictogrammes similaires, ainsi qu’un objet fourchu qu’Emil reconnaît. Kenna se saisit de ce dernier, avant de le cogner doucement contre la petite pierre.
Cela sert à quoi-
Silence, l’interrompt Kenna.
Les jumeaux et l’étranger tendent l’oreille.
Le diapason vibre, mais aucun son n’en émane.
C’est bon. Il n’y a rien là-dedans, soupire Etrika.
Laisse-moi écouter les autres avant de crier victoire, lui répond son frère.
La sonorité de chaque gemme est minutieusement examinée. Emil commence à avoir sérieusement froid, nu sous son peignoir. Iel songe à retourner s’habiller, mais la tension dans la pièce l’y piège jusqu’à ce qu’on daigne lui expliquer ce qui se passe.
Après une dernière vibration muette, Kenna prononce son verdict :
…Aucune magie.
Alors tout va bien! s’exclame Etrika.
Au contraire. Un sort de géolocalisation a pour vocation d’être discret. À moins que le travail ne soit particulièrement grossier, je ne détecterai rien avec un instrument aussi simple que celui-ci, explique-t-il en agitant le diapason.
Etrika fronce les sourcils. Emil reste muet, luttant pour comprendre les termes compliqués dont Kenna use.
Ce n’est rien, poursuit-il. Pour rester discrète, une magie ne peut être que faible, et une boîte isolante fera amplement l’affaire.
Après s’être saisi du petit coffret en acier verni, il en déverrouille le couvercle avec une clé minuscule aux dents formant des pointes et des creux complexes. Il dispose les gemmes à l’intérieur, aux parois capitonnées de velours rouge, avant de refermer la boîte et la verrouiller dans une paire de claquements secs.
Il se tourne vers Emil alors que son adrénaline se dissipe; une vague de fatigue adoucit ses traits et sa voix, alors qu’il lui tend son poncho.
Tu peux te rhabiller. Désolé de l’embarras.
Une fois entièrement vêtu, Emil se sent beaucoup mieux. Iel est toujours pressé de laver ses vieilles affaires, mais son besoin de comprendre l’agitation dont iel a été l’objet le presse davantage.
Aussi demande-t-iel à Etrika, aussitôt sorti de la salle de bain :
Je peux mettre cela où?
Oh. Je vais te montrer ta chambre, viens.
Emil jette un dernier œil aux plantes vertes dans de larges vases qui décorent le palier, avant de la suivre en silence.
Revenus au premier, elle lui désigne la porte la plus proche sur sa droite, avant d’en tourner la poignée dans un grincement qui lui hérisse le poil.
C’est l’ancienne chambre de Rodrik. Il passera peut-être pour le dîner, mais il ne reste jamais pour la nuit; tu peux t’y mettre à ton aise.
Etrika actionne un interrupteur, révélant une pièce similaire aux quartiers de Kenna, avec toutefois moins d’effets personnels et davantage de poussière. Le lit, l’armoire à glace, la chaise, le bureau et le coffre qui constituent tout le mobilier ne sont plus de première main, même si leur bois reste en merveilleux état. Tout est vide et sent légèrement le renfermé. Le lit est dépourvu de matelas.
On ira chercher la literie au grenier plus-
Emil lui tend le traducteur. Visage neutre. Etrika y pose un doigt en soufflant du nez. Sois patiente.
Literie? Grenier?
L’appareil traduit les deux mots. Le second produit sur Emil un effet bizarre, qu’Etrika a du mal à interpréter. Un genre de frisson..? Non, iel a l’air plus choqué qu’effrayé. Encore un détail bizarre à enregistrer.
…Merci, répond-iel en rangeant le replika, un peu secoué.
Elle l’observe tandis qu’iel pose ses sacs sur une des étagères les plus élevées de l’armoire.
Qu’est-ce qui lui est vraiment arrivé, à la fin?
Personne viendra toucher cela ici?
Non, t’inquiète pas. Rieli est peut-être une batterie sur pattes, mais elle ne vient pas jouer ici. Pas assez de mobilier à renverser en courant, ajoute-elle avec un maigre sourire.
Rieli.
Si Emil avait fait une quelconque bourde avec ses gemmes, la maison aurait vite été révélée à ses poursuivants. Et tous les siens seraient en danger.
Le poids de ses choix commence à se faire sentir. Aussi songe-t-elle à partager son fardeau avec son frère.
Pour faire simple, chaque fois que tu as touché ces gemmes, il est possible qu’un signal ait été envoyé, révélant ta position. C’est pourquoi il faut s’en débarrasser au plus vite.
Emil, debout dans l’étude aux côté d’Etrika, intègre avec gravité les mots de Kenna.
…Cela marche seulement avec des pierres?
Kenna sourit. Cellui-là pose les bonnes questions.
Cela perd vite tout intérêt avec d’autres matériaux, reprend-il sur un ton professoral. Ce genre de magie n’a aucun intérêt à courte portée ou avec un signal distordu, et seules des structures cristallines offre une résonnance satisfaisante. C’est dans de telles matières qu’on produit le récepteur d’un poste radiéthérique, par exemple.
Même si bien des termes lui passent complètement au-dessus de la tête, iel semble avoir compris l’essentiel; iel ne tarde donc pas à lever un sourcil et ajouter :
Et ma, hum. ([Δ>Θ]{ BOUSSOLE. }) Ma boussole, pourquoi elle a aucun danger? Elle a une pierre aussi, pourtant.
Kenna et Etrika observent Emil, puis échangent un regard. Iel ne feint pas la curiosité; iel n’a véritablement aucune connaissance en magie.
Emil ne manque pas d’observer ce jugement silencieux mais, en territoire hostile et en invité poli, l’ignore du mieux qu’iel peut.
C’est… tout un sujet, abrège Kenna. Le professeur que tu rencontreras bientôt sera sans doute plus apte à expliquer cela à… un débutant. Mais revenons à l’essentiel.
Il coule un regard chargé de défaite à sa sœur, puis revient vers Emil.
J’irai faire changer ces gemmes en varses dès demain. Je me fiche bien de savoir comment tu les as eues. Ou plus exactement, je ne peux que te féliciter de m’avoir placé dans une situation où je ne veux pas en savoir plus.
Un long instant de malaise. Qu’Emil finit par interrompre, en baissant l’oeil. Iel repense au sermon d’Etrika.
Excusez-moi.
Ils l’observent toujours.
J’ai une mission dangereuse, contre des personnes qui font de la magie très grande. Je savais pas le danger pouvait être aussi dans les pierres, mais j’ai été imprudent. Je voulais mettre personne en danger, mais je sais c’est pas une excuse. Je demande le pardon. Si c’est nécessaire, je partirai maintenant.
Iel ne bouge plus. Iel n’a plus envie de bouger. Dans son grand poncho, iel se fait tout petit. Des mémoires d’expéditions ayant frôlé le désastre à cause d’un moment d’inattention, de sa part ou de celle d’un autre, lui remontent.
Un charognard imprudent n’a aucune valeur au sein d’une horde.
Kenna finit par se pincer le front entre l’index et le pouce, expirant les dernières miettes de sa frustration.
Tais-toi donc.
Emil relève la tête, un début de larme au coin de l’oeil.
L’Observateur en témoigne, continue Kenna, je suis trop rationnel pour t’en vouloir. Si tu ne sais rien de la magie, tu n’aurais pas pu voir venir ce genre de danger.
Il se tourne brièvement vers Etrika.
Contrairement à… elle.
Les revoilà. La pause dans sa phrase, et le pincement de lèvres chez Etrika qu’Emil a précédemment raté. Iel lit la douleur dans ses traits. Kenna, pour sa part, n’a toujours rien remarqué.
Ce dernier se lève, et tend à nouveau la main à Emil, avec un sérieux et une sincérité en égales mesures.
Ma maison t’accueille, joies et peines.
Le frère jumeau d’Etrika étant un fieffé diseur de vérité, le convaincre de couvrir Emil (ou à défaut de s’en sentir capable, de garder le silence) n’a pas été chose facile. Mais son honneur et celui de sa soeur en jeu, il a dû se rendre à l’évidence.
Rieli, elle, reste parfaitement innocente dans l’affaire.
Emil est actuellement dans sa chambre, assis tant bien que mal sur une chaise clairement trop petite pour ellui. Pas facile d’écrire dans le petit cahier vierge qu’elle lui a donné (enfin, si on omet les motifs aléatoires dans les marges) sur un siège pareil.
Debout près d’ellui, la gamine lui présente un livre d’images, où des lettres grosses comme un petit doigt font face à des illustrations hautes en couleurs.
T comme « train », lui dicte-elle devant une assemblée de peluches et de poupées au pied de son lit, en appuyant bien la syllabe.
Emil n’a aucune idée de ce qu’est un « train »; aussi note-t-iel un mot de sa langue natale en soulignant le graphème.
C’est Etrika qui a eu l’idée de la leçon quand sa petite sœur lui as présenté ses dessins criblé de notes, se rappelant qu’iel ne pouvait lire aucun panneau. Autant t’occuper en attendant nos parents, a-t-elle proposé.
U comme « urne ».
Alors qu’Emil continue d’écrire, Rieli lui demande soudainement.
Pourquoi tu sais pas écrire?
L’embarras envahit le visage d’Emil.
J’ai un ami qui m’a aidé à comprendre ta langue. Il a écrit très longtemps comment parler et lire, mais je devais encore apprendre beaucoup, et en arrivant ici j’ai perdu son écriture.
T’as perdu ses notes? C’est dommage, répond-t-elle avec cet affect détaché propre aux jeunes enfants.
Très dommage, oui, soupire-t-iel.
Elle réfléchit un moment, grattant sa tête comme de coutume, avant de sursauter.
Je sais!
Elle se précipite vers un coffre en bois clair, à l’autre bout de la chambre. Y fouillant longuement, elle finit par en sortir d’autres livres, jaunis et pliés par endroits, mais sans plus. D’autres objets ayant servi aux enfants Walbravir à tour de rôle.
Tu peux les avoir.
Elle lui tend une grammaire, un dictionnaire et un livre de mathématiques; tous niveau primaire. Emil les feuillette une demi-minute, devinant aisément leur fonction.
Un cadeau doublement précieux. D’où iel vient, les livres sont rares; et davantage encore le sont les ouvrages éducatifs, utiles.
C’est avec une grande émotion dans le regard qu’iel demande à Rieli :
Je peux vraiment les avoir? Tu veux quoi pour échanger?
Rien. M’en sers pas. Et Pa et Ma veulent pas refaire des enfants, donc j’ai personne à qui les donner. Et je sais déjà écrire et lire mieux que tout le monde dans ma classe, explique-t-elle sans cacher sa fierté.
Emil serre les livres contre ellui.
Merci tellement.
Avant qu’iel puisse exprimer mille autres formes de gratitude, Rieli conclue d’un air espiègle :
Mais si tu veux vraiment faire un échange… t’as des jouets?
L’horloge de la salle à manger a déjà sonné 18h30. Ils ne devraient plus tarder maintenant, se dit Kenna. Vu l’heure, ses parents ont sans doute ramené Rodrik avec eux.
En temps normal, il se réjouirait. Lui et son grand frère s’entendent merveilleusement bien. Mais ce soir, ce sera un convive de plus à tromper.
Quelques minutes plus tard, il reconnaît la pression familière sur la porte. Il se lève et se dirige vers les rires dans le hall d’entrée, cachant son anxiété derrière son meilleur sourire.
Pa, Ma, Rodrik! Comment s’est passée la journée?
Se séparant de leurs manteaux, les parents de Kenna révèlent leurs silhouettes fines. Sa mère Annahlis passe une main pâle dans ses cheveux châtains, qui se remettent tout juste des vents à l’extérieur,. Elle tourne son visage constellé de tâches de rousseur vers son fils un peu plus grand qu’elle, avant de le prendre dans ses bras pour une accolade.
Pas trop mal, chéri, pas trop mal. Mais on a dû arrêter les téléphériques plus tôt, avec la météo, donc on en profité pour aller cueillir ton frère-
Elle relâche Kenna tout en faisant un geste vers Rodrik, l’invitant à prendre le relais. Celui-ci prend Kenna dans ses bras à son tour.
Je t’ai manqué, hein?
La montagne de muscle et de bienveillance qu’est Rodrik étreint chaleureusement son petit frère. Sauf ses yeux d’ébène et son grand menton dur comme on si on l’avait blindé titane, traits qui lui viennent de son père, il est le portrait craché de sa mère. Sa peau est aussi pâle qu’elle; alors qu’Etrika, Kenna et Rieli n’en ont pas une once : à croire qu’après leur premier fils, leurs parents ont épuisé un très maigre stock de belle peinture claire parsemée de paillettes.
Bien sûr que tu m’as manqué, nigaud. Ça te ferait mal de prendre un congé pour nous voir plus souvent?
Moi, ça me ferait mal qu’il néglige la fin de ses études! s’exclame Rikard en donnant une grande tape dans le dos de son fils, qui ne doit lui faire que l’effet d’un pichenette.
Rikard tourne son visage brun plein de vitalité vers Kenna, adoptant un ton complice avec un sourire dévoilant toutes ses dents.
Tu pourras être une mauvaise influence sur lui autant que tu veux, mais pas avant une poignée de mois.
Ah, dis-lui pas ça, Pa, répond Rodrik avec un petit air gêné. Il travaille bigrement dur.
Ça va, Rodrik, désamorce Kenna d’un geste de la main.
En parlant de travailleurs, où est Etrika? interroge sa mère en enlevant ses chaussures.
Ah! Justement-
Les chaussons de l’intéressée apparaissent en haut des marches, suivis des bottes propres d’Emil et des chaussettes colorées de Rieli.
Pa, Ma, Rodrik, leur lance Etrika avec un signe de tête.
Ça alors! Qui est donc ce charmant jeune homme? demande Rodrik en dévisageant Emil.
Pas un h-
C’est un étudiant! l’interrompt Rieli en tournant autour de ses parents. Iel étudie comme Etrika! Mais iel sait pas écrire.
Les parents Walbravir observent Emil d’un air curieux qui, même sans dédain, lui déplaît beaucoup.
Un étudiant étranger, complète Etrika, mal à l’aise mais faisant de son mieux pour le cacher. Il apprend encore l’Ireul.
Emil jette un bref regard à Etrika. Pourquoi… rentre-t-elle dans leur jeu?
Son esprit se détache de cette préoccupation, pour revisiter les répliques que les jumeaux lui ont apprises avant de l’envoyer étudier avec Rieli. Iel s’incline doucement, mains jointes à niveau de la ceinture.
Enchanté! Mon nom est Emil Subarin, de Verl.
Une toute petite île dans le sud. Quand iel avait refusé de préciser d’où iel venait exactement, pour la sécurité de ses hôtes, ceux-ci avaient dégoté une mappemonde dans les affaires de Kenna et lui avaient assigné un îlot minuscule, du genre dont on oublie le placement ou même l’existence lors d’un contrôle de géographie.
Verl? Où est-ce donc?
Presque à la frontière des Empires Polaires, Ma! Il vient de très loin.
Bons dieux! J’espère que la guerre ne s’étend pas jusque là.
Non, non, sois rassurée.
Le père des Walbravir s’avance, puis serre la main d’Emil.
Sois le bienvenu, Emil. J’imagine que tu as déjà subi les formalités d’accueil.
Une poigne ferme, un sourire franc sous ses lunettes. Emil l’apprécie. Il a bien l’allure d’un atriarche, songe-t-iel.
Rikard Koriol, Kaskadyn.
Monsieur Ahlrik, répond-iel poliment.
Il semble apprécier la tournure. Sa femme vient serrer la main d’Emil à son tour.
Annahlis Venjir, Walbravir.
Madame Ahlrik. Merci pour l’accueil.
Etrika et Kenna, restés en retrait, expirent de soulagement à l’unison. Jusque là, tout se passe sans accroc.
Tu vas donc à l’Université! Pour étudier… quoi exactement?
Les replikae, répond Emil un peu trop vite. À mon île, j’ai seulement entendu les gens parler de cela; j’ai jamais vu moi-même.
Annahlis mets quelques secondes à comprendre Emil à travers son accent et sa grammaire moins solide, maintenant que la conversation commence à changer de tournure.
Jamais? Ça ne doit pas être de tout repos dis donc, une vie sans industrie magique.
Emil tique sur l’avant-dernier mot.
In-dus-tri?
Iel tend machinalement le traducteur à la mère d’Etrika.
Oh! s’exclame-t-elle en reconnaissant l’objet. L’un des professeurs d’Etrika en a un. Comment ça marche? Je pose un doigt ici et je donne le mot, c’est bien ça? demande-t-elle avec un petit rire ravi.
Sa fille confirme d’un hochement de tête. Annahlis se répète :
Industrie!
[Θ][!]{ ERREUR. OBJET INDISPONIBLE DANS LE LANGAGE-CIBLE. }
Son sourire se ferme. Elle regarde Emil. Tous regardent Emil. Cellui-ci se fige, terrifié, sans avoir la moindre idée de ce qui se passe.
Les doigts d’Etrika se crispent. Le coeur de Kenna manque un battement.
Assis à la large table de la salle à manger des Walbravir, Emil peine à suivre toute la conversation. Iel devine qu’on parle d’ellui, du mauvais temps, du travail de Rikard, des études « mar-si-ales » de Rodrik, et de pas mal d’autres choses encore; mais distinguer les détails est au-dessus d’ellui quand tout le monde parle en même temps.
Aussi regarde-t-iel au-delà des gens une pièce qui, à ses yeux, est somptueuse à un degré qui frôle la décadence morale.
Près du hall d’entrée, une horloge aussi grande que Rodrik produit un tic-tac à la régularité harmonieuse, apaisante. Chaque demi-seconde, iel entrevoit un reflet jaunâtre de son visage dans le balancier propre comme un sou neuf. Le corps de l’horloge, taillé dans de grosses pièces de noyer, est ciselé en motifs floraux d’une précision exquise.
Près de l’horloge, des photographies monochromes, à la palette froide tirant imperceptiblement dans le vert.
Sur celles-ci, iel reconnaît un Rikard et une Annahlis plus jeunes, sans doute juste avant d’avoir leur premier enfant. Un Rodrik encore en pleine croissance, il y a peut-être… non, attends. C’est vrai qu’ils n’ont pas de Cycles ici. Combien ça fait en années? Iel abandonne le calcul aussi vite qu’iel se lance dedans. « Un Rodrik en pleine adolescence » suffit parfaitement.
À côté, Un Rodrik adulte, portant une lourde armure et un casque sous le bras. En-dessous, toute une série de Rielis; la seule qui ne présente aucun flou de mouvement est celle où, il y a peut-être dix Cycles de cela, elle dessinait déjà dans le salon (où on n’avait pas encore installé de canapé).
Et enfin, Kenna et Etrika. On les voit ensemble, main sur l’épaule l’un de l’autre; sans doute à leur entrée à l’Université, à en juger par l’arrière-plan qui lui rappelle le parc. Et-
Attention, c’est chaud! prévient Annahlis depuis la cuisine.
Les bavardages s’interrompent, alors qu’une odeur de légumes copieusement épicés vient flotter aux narines d’Emil et du reste des Walbravir.
Iel salive. Iel reconnaît ce qu’on lui sert à table. Après toutes sortes de nourritures étrangères, le plat typique de sa terre d’origine.
Annahlis dépose une marmite de soupe deux fois plus grande que sa tête en plein milieu de la table, sur un joli dessous-de-plat en métal usé. Une haute mer veloutée à la texture jaune et brune, sur laquelle flotte des feuilles de laurier et des aromates en poudre.
C’est un peu humble comme entrée, mais… ça devrait faire plaisir à notre invité! énonce-t-elle avec un sourire gêné que l’invité en question ne remarque nullement. Rodrik, tu veux bien le servir?
Le géant, assis à sa droite, se saisit de la grosse louche dépassant du mélange, le remuant doucement tandis que Rieli apporte des bols et des cuillères à grand bruit. Puis avec un doigté en contraste total avec sa carrure, il sert trois grandes lampées de soupe à Emil.
Merci!
À peine le bol fumant déposé devant ellui, iel pose les mains dessus pour le porter à sa bouche. Les yeux des Walbravir s’écarquillent.
Emil! s’exclame Etrika sur sa gauche. Tu vas te brûler!
Le temps qu’Emil entende ce qu’on lui dit, il est déjà trop tard; une douleur cuisante se diffuse au bout de ses doigts. Iel recule sur sa chaise, heurtant la table avec ses genoux. L’équivalent d’une grosse cuillère de soupe vient tâcher la nappe sur la table, tandis qu’iel laisse s’échapper un juron sifflant, presque murmuré, dans sa langue natale.
Faut pas mettre tes doigts dessus! Faut attendre! lui conseille Rieli, un peu tard.
Tandis que Rikard murmure à la benjamine de se tenir tranquille, Emil gémit en soufflant sur ses doigts.
C’est tellement chaud! J’ai jamais mangé une soupe si chaude!
Quelle idée de vouloir l’avaler aussi vite, grommelle Kenna, embarrassé.
À mon… à mon île, on mange toujours dès que c’est dans le plat, pour pas attendre ça devient froid. Pourquoi on donne à manger quand c’est encore trop chaud, ici?
L’autre rougit et siffle presque, agacé de ne pas trouver de bonne réponse à une question pareille.
Parce que c’est comme ça, bons dieux- attends un peu et tu mangeras en même temps que tout le monde.
Après plusieurs minutes de conversation gênée, durant lesquelles Emil continue de contempler ses doigts endoloris, la soupe retombe enfin à une température tolérable. Voyant Rodrik la goûter, puis Etrika, iel s’y risque à son tour.
Salir une cuillère pour de la soupe qu’on peut tout à fait porter directement aux lèvres le dépasse; mais iel sent qu’iel a déjà gaffé plus d’une fois, et imite prudemment la fratrie Walbravir en portant une petite gorgée.
Iel s’arrête, l’ustensile encore dans la bouche.
Une sensation riche fleurit sur sa langue pour la première fois. Ce n’est pas juste une soupe de légumes quasi inconnus qu’iel est en train de goûter, mais un véritable mets d’atriarche- non, plus encore. Un délice accentué de tant de bon bouillon, de sel, de poivre, de crème, d’ail et d’autres choses qu’iel peine à imaginer combien d’ingrédients le composent. C’est une véritable fanfare gustative qui lui traverse le palais.
Iel n’a jamais rien consommé d’aussi bon de sa vie.
Même gêné par la cuillère, Emil est parti pour finir largement avant tous les autres; jusqu’à ce qu’un lambeau de bavardage s’adresse directement à ellui.
…N’est-ce pas, Emil?
Hm?
Iel relève la tête vers Annahlis, essuyant sa bouche d’un revers de la main. Kenna, qui le garde à l’oeil, semble sur le point d’avoir une attaque chaque fois qu’iel enfreint l’étiquette. Etrika ne sait pas comment lui communiquer discrètement qu’à réagir de la sorte, c’est plutôt lui qui reste de mettre tout le monde dans la mouise.
Je disais, reprends Annahlis en détachant les mots, que ça doit être bien ennuyeux de vivre sans replikae. Vous avez quand même des mages au moins, là d’où tu viens, n’est-ce pas?
Emil, pensif, interroge le traducteur avant de donner sa réponse.
On a des gens nés avec des cadeaux, explique-t-iel. Certains sont plus utiles que certains autres.
Des dons, tu veux dire?
Ah, des sorciers purs et durs, donc! s’exclame Rikard entre deux gorgées de soupe. Et tu as étudié la magie, toi?
Euh. Non. À mon île-
On dit « dans mon île » lui souffle Etrika.
-Dans mon île, on apprend pas les magies. On peut seulement naître avec.
Rikard soupire.
C’est dommage. Même si loin, la magie traditionnelle se perd, donc.
Etrika détourne son regard. Rodrik, toujours bienveillant, répond avec avec douceur :
Tu exagères, Pa… Ces deux-là bossent dur, sans gadgets, appuie-t-il d’un geste en direction des jumeaux en bout de table.
Emil lève un sourcil.
Etrika et Kenna… mages?
Ils n’ont pourtant rien de kayal. Tous les gens de magie sont un minimum kayal. Tout le monde sait ça.
À moins qu’ils ne cachent leurs marques comme ellui..?
En parlant de bosser dur, poursuit leur père; comment ça se passe, tes devoirs, Etrika?
Oh. Hum.
Des mots génériques quittent mollement ses lèvres.
…Je m’en sors.
Rikard formule une réponse générique.
Bon. C’est bien.
Emil ressent une espèce de malaise incompréhensible face à une telle scène. Comme si ces deux-là voulaient parler sans avoir rien à se dire. Ou qu’être père et fille était une corvée pour eux. Peut-être encore une de leurs coutumes bizarres.
Ayant fini sa soupe après Rieli, iel reporte une attention accrue aux discussions. Annahlis comble un silence qui commence à devenir gênant.
Mais toi, Emil? Tu comptes devenir mage, toi aussi?
Euh, oui! Bien sûr, répond-iel en revenant à une réplique mémorisée. C’est car la magie est rare dans mon île que je viens étudier. Pour… (iel cherche le mot) transmettre la connaissance. Et faire des in-du-stries.
Elle tire un grand sourire, en le regardant fixement. Emil se fait violence pour ne pas détourner son unique oeil.
C’est très noble de ta part.
M… merci, Madame Ahlrik.
Les tiens doivent être drôlement fiers! renchérit Rodrik en lui tapant le dos (et lui coupant presque le souffle).
Emil tousse quelques instants, avant de répondre avec ce qu’Etrika comprend être… une expression de façade. Un visage dont la vraie teneur reste indéchiffrable.
Oui. Ils sont fiers.
Annahlis ramasse les bols, désormais tous vides, en silence.
Y a quoi après la soupe, Ma? demande Rieli.
Du poulet et des haricots. Tu mangeras bien tout, chérie, hein?
La gamine bougonne, sachant qu’elle devra se forcer à finir son assiette à cause de la présence d’Emil. Ce dernier s’extirpe de sa mélancolie, incertain d’avoir bien entendu.
Après la soupe?
Kenna le regarde de travers, gêné.
Le… plat principal.
L’invité des Walbravir l’observe en retour, incrédule.
Il y a plus que un plat?
Le reste du dîner se déroule dans une ambiance similaire. Emil commet quelques gaffes qui donnent des frayeurs à ses complices, alors que leurs parents mettent ses agissements sur le compte d’une culture “si différente de la leur”, dont l’exotisme leur inspire tantôt un amusement bon enfant, tantôt une pitié polie. Iel a à peine besoin de mentir sur son statut d’étudiant; on ne s’intéresse presque qu’à ses origines, toujours dans des termes vagues, emplis d’assomptions.
Tu as des frères et sœurs? Non? Ça doit te paraître impressionnant alors, une fratrie de quatre.
C’est peu urbanisé, Verl? Ah oui, des communautés d’à peine cent personnes? Vous vous serrez les coudes, j’imagine.
Il te plaît, ce poulet? …Pardon? Comment ça, c’est ton premier poulet?
Quoiqu’iel réponde, et quoiqu’Etrika et Kenna en pensent, on dirait qu’il lui est impossible de perdre à un tel jeu. Mais iel s’en lasse vite; bientôt, iel ne répond qu’avec de simples “oui”, “non” ou “je connais pas”, voire des hochements de tête. Ce qui ne décourage ni Rikard ni Annahlis, soit dit en passant.
Emil préfère interroger leurs enfants. C’est ainsi qu’iel apprend que Rodrik est agent de sécurité dans un… “aérodrome”? Il en est très fier, et ses parents plus encore. Désignant la photo qu’Emil a aperçu plus tôt, il lui explique que c’est sa tenue de cérémonie; sa véritable tenue de travail est loin d’être aussi flamboyante.
Kenna, contrairement à Emil, étudie réellement la magie et les relikae. Il lui explique longuement qu’avec les progrès de la science et de la théorie de l’éther, l’ingénierie magique est un enjeu majeur de ce siècle. Mais il ne sait pas encore s’il souhaite se spécialiser dans la conception et l’étude concrète, ou dans la la loi et la théorie. Un faiseur ou un meneur. Un artisan ou un atriarche, pense Emil. Quel que soit son choix, il est évident qu’il a de l’ambition.
Rieli, elle, est encore à l’école primaire. En ce moment, elle apprend les divisions et l’historie de Presquile, mais elle change vite de sujet pour montrer les figurines en os qu’Emil lui a offert en échange des livres. Trois personnages, pour trois ouvrages. Ses parents, sans doute par souci d’une autre coutume ésotérique, la grondent un peu pour avoir donné ses vieux livres devenus inutiles à un étranger, mais son bon geste est vite pardonné.
Les figurines pas plus grandes qu’un pouce, représentant des chasseurs doté chacun d’une arme différente, passent de main en main en suscitant des murmures d’admiration. Ils sont drôlement bien gravés, mais pourquoi celui-ci a une queue? C’est pourtant un uumain? Celui qui pose la question se fait prendre la figurine des mains par son voisin de table, et sa curiosité reste sans réponse.
Quant à Etrika… Emil se rend compte que ses aspirations, elles aussi, lui sont inconnues. Mais iel devine qu’il serait risqué de poser des questions à la personne qui l’a invité chez elle, et dont iel devrait savoir déjà certaines choses.
Mais surtout, elle semble peu encline à parler d’elle-même.
Emil ne cesse de s’émerveiller tout au long du repas. La viande, encore plus épicée que la soupe, semble avoir réveillé en ellui un organe gustatif dormant. Même chose pour les haricots.
En dessert, Rikard rapporte de la cuisine une corbeille de fruits haut en couleurs. Emil en choisit un jaune, courbé comme un boomerang, à la peu dure et au coeur tendre. Heureusement que Rieli lui a montré à son insu comment l’éplucher, ou iel aurait mordu dedans sans sommation.
Bientôt, on aborde la question de laisser Emil dormir sur place.
L’Université ne lui a pas préparé de chambre? s’exclame Rikard. C’est une honte.
I-Ils étaient très occupés, répond Emil.
Tout de même! Ils devaient bien savoir que tu arrivais, non? Ils ne vont quand même pas me faire croire que nos impôts ne peuvent pas aider un brave jeune homme venu de si loin à trouver un lit!
Pas un- ow!
Un coup de pied d’Etrika interrompt ses protestations. Elle ne lui laisse pas le temps d’en placer une autre.
Bien sûr que c’est un problème, Emil! On fera remonter ça à la direction. Mais ce soir, insiste-t-elle en se tournant vers ses parents, il peut bien rester ici, non?
Rikard et Annahlis échangent un regard; celle-ci hausse les épaules avec un petit sourire.
Bien sûr. Ce n’est qu’une nuit, après tout.
L’invité des Walbravir s’incline, avec une solennité qui ne manque pas de surprendre ses hôtes.
Merci tellement, Madame Ahlrik! clame-t-iel à haut volume.
De retour dans la chambre de Rodrik, Emil ferme la porte derrière Etrika, avant de lui jeter un regard agacé.
Pourquoi tu as frappé, avant? Et appelé moi comme tu as fait?
Parce que tu t’apprêtais à faire une scène, et que c’est la dernière chose dont on a besoin! répond-t-elle sur un ton agité d’où suinte un stress acide.
Tu dis quoi, avec “scène”?
Emil lui tend son traducteur pour se faire expliquer le mot, mais Etrika le repousse d’une claque sur le poignet.
Bordel de- une dispute! Un moment gênant! gesticule-t-elle.
Devoir passer deux fois plus de temps à s’expliquer qu’à s’exprimer commence à lui taper sur les nerfs. Traducteur à la con.
Je suis fruit de vent, affirme-t-iel en croisant les bras. Pas un homme.
Comment ça, “fruit de vent”?! Ça veut dire quoi?
Les quatre fruits. La lumière, la montagne, le lac, et le vent.
Etrika s’assit sur l’unique chaise de la pièce, se pinçant le front.
Emil, je suis pas la putain de Magicienne- je veux dire, je ne peux pas deviner ce dont tu me parles.
Je suis pas un fruit de lumière. Je veux pas on m’appelle “homme”, ou on dit “il”; c’est pas compliqué.
Bien sûr que… merde, écoute-moi. C’est déjà un miracle, tu m’entends, un miracle qu’ils respectent le genre de Rieli, alors-
Elle aussi, elle a changé son fruit?
En réponse à sa curiosité innocente, elle explose, les joues rouges de colère.
Emil! Je T’INTERDIS de poser ce genre de question sur ma petite sœur, c’est clair?!
C’est toi qui a commencé à parler! réplique-t-iel, outré.
En reculant, iel manque de heurter la porte, que Kenna ouvre brusquement.
C’est pas fini, vous deux? leur intime-t-il à voix basse, avant de s’enfermer avec eux. Je croyais que le mot d’ordre de ce soir était “discrétion”!
Tu peux parler, avec la tronche que tu tirais tout le long! reprend-telle en pivotant immédiatement sa frustration vers son frère. C’est tout juste si son histoire était pas écrite sur ton visage!
Celui-ci lève un doigt et ouvre la bouche, s’apprêtant à répondre, mais change d’avis au dernier moment.
Fermant les yeux et respirant un grand coup, il semble avoir expulsé en une seconde toute violence de son organisme. Vidé son sablier. Comme Ojzin.
Viens avec moi, Emil, dit-il doucement en posant la main sur son épaule. On va te chercher un matelas et des couvertures.
Ils quittent la pièce. Emil jette presque un regard en arrière, mais se ravise quand la main sur son épaule lui déconseille subtilement.
*SLAM.*
Etrika, ressentant un mal de tête naissant, se demande si elle a si bien fait que ça en fin de compte. Elle lui a offert le gîte et le couvert, et…
Il a fallu qu’elle l’engueule alors qu’iel cherchait seulement à être respecté. Qu’est-ce qu’iel doit penser d’elle, maintenant?
Quelle conne. Quelle conne je suis.
Elle regarde longuement la porte, comme si elle allait s’ouvrir d’un instant à l’autre, et qu’ils reviendraient vers elle, tout sourire. La dispute évaporée, oubliée.
…S’il vous plaît…?
Quand sa raison la convainc d’abandonner un tel espoir, elle pose ses bras sur le bureau poussiéreux, et enfouit sa tête dedans.
Le vent, au-delà des volets, hurle.
Le touriste
Grincement