Le touriste
L'Envol
Etrika observe longuement le jeune personnage. Iel doit avoir à peu près son âge? Et pourtant, quelques chose dans ses traits lui donne l’air inimaginablement vieux. Non, pas vieux. Usé. Iel a le même teint de peau brun en bonne santé, et pourtant…
Emil, de son côté, tient la pose un peu trop longtemps, nerveux. La jeune fille a refermé des livres et des carnets sans lui rendre son salut. Momentanément, iel a oublié qu’iel se trouve en terre inconnue quand, timidement, elle mime son geste.
Je m’appelle… Etrika?
Elle ne donnerait pas son nom personnel à un passant facilement, mais le pauvre hère semble plus désorienté que dangereux. Et si ça l’invite à aller droit au but après les présentations, c’est ça de gagné.
Emil affiche un léger sourire, avant de continuer dans son Ireul cassé.
Merci. Désolé d’embêter. Je nécessite… guide.
Etrika, bien que toujours agacée par l’interruption de son travail, se détend quelque peu. C’est donc bien un étranger, se dit-elle. Mais…
Elle n’a peut-être jamais quitté le confort de Presquile, mais Etrika a tout de même croisé pas mal d’outrîliens. Elle a déjà vu des vespins arborant les couleurs de nombreuses îles commerciales, des xalaim de formes variées en soies traditionnelles d’Epitroë, des chercheurs venus de loin pour des conférences à l’Université. Rien ne correspond à cet uumain devant elle.
Tout en ellui est un collage. Ses bottes ne sont plus toutes jeunes, mais on en a pris grand soin. Son pantalon est rapiécé. Son poncho n’est que rapiéçages. Ses cheveux, crûment coiffés en nattes latérales et en queue de cheval à l’arrière, sont attachés par des accessoires cylindriques en bois; pas travaillés avec les meilleurs outils mais tout de même très ouvragés.
Derrière une grosse mèche, elle remarque un cache-oeil sommaire; juste un morceau de tissu sombre, attaché avec un lacet de chaussure. Elle pointe son visage du doigt, et son inquiétude perce dans sa voix.
Vous… vous n’êtes pas blessé au moins? Vous cherchez un hôpital?
Emil recule d’un demi-pas, décontenancé par le geste et le mot « hôpital »; mais iel est familier avec le mot « blessé » et comprend la question, malgré un léger retard.
Non! C’est vieux. Vieux blessure. Tout va bien aujourd’hui.
La tension retombe. Emil se répète, plus doucement, pour laisser à Etrika le temps de le comprendre à travers son accent.
Je nécessite guide. Vous connaissez l’endroit?
Etrika fronce les sourcils. Ce n’est pas qu’elle ne veut pas aider ce type, mais elle doit revenir à son travail.
Vous semblez gênée par question, poursuit-iel sur un ton d’excuse. Je suis trompé? Vous connaissez pas l’endroit?
Non. Enfin si, bredouille-t-elle. Je. Euh.
Ses pensées court-circuitent. Oh, et puis zut. Iel n’a pas l’air méchant, mais iel a carrément l’air collant. Autant ne pas s’obstiner, soupire-t-elle intérieurement. Plus tôt je l’aiderai à trouver ce qu’il cherche, plus vite iel me laissera tranquille.
Bon, qu’est-ce que vous cherchez? lâche-t-elle d’un air résigné, refermant son sac avant de se lever.
Ah, merci, merci! bredouille Emil. Je cherche. Je cherche… attendez.
Emil fouille fébrilement dans une poche intérieure de son poncho, le gardant fermement rabattu de l’autre main. Pendant ce temps, Etrika remarque sur une de ses manches de chemise (c’est ce qu’iel semble porter en dessous, en tout cas) une grosse tâche, ancienne mais d’un ton bordeaux qui ne laisse pas de place au doute. Ce ne serait pas un alcoolique…? Etrika se tend à nouveau.
Au bout d’une dizaine de secondes, Emil extirpe de sa personne un boîtier argenté qu’elle reconnaît immédiatement.
Que… d’où ce type tire-t-iel un traducteur de laboratoire? Iel ne l’a quand même pas… volé?
Sans remarquer la surprise de l’étudiante, Emil appuie son doigt à l’une des deux extrémités renfoncées du réplika, et prononce des syllabes aisées, liquides, qu’Etrika devine faire partie de sa langue natale. Et qu’elle ne reconnaît pas du tout. Une lumière, passé au blanc quand iel s’est saisi de l’objet, se teinte en vert, et une voix androgyne plate sort de l’appareil.
[Δ>Θ]{ TAILLEUR. }
Emil tapote d’une phalange l’appareil avec une expression satisfaite, avant de reporter son regard sur elle.
Tailleur! Cela! Je cherche tailleur.
Non seulement Etrika n’a aucune idée de pourquoi, de tous les autochtones à sa disposition, c’est à elle qu’iel s’est adressé pour une question aussi simple, mais le traducteur de qualité professionnelle la laisse plus que confuse.
Quoique. Est-ce que ce serait un étudiant transféré?
Iel porte un traducteur de laboratoire, dont iel semble très bien se servir. Iel a l’air tout sauf Cascadien. Iel s’adresse à une étudiante là où n’importe qui aurait pu lui répondre.
Non, ça ne tient pas debout, conclue-t-elle. Les professeurs l’auraient annoncé. Trisha et sa clique en auraient parlé des jours durant, rêvassant tout haut de l'arrivée d'un mystérieux nouveau. Ugh.
Si ce n’est pas un étudiant… qui diable est-ce donc?
Et-uuri. Etri-ka. S’il vous plaît, demande-t-iel en penchant la tête. Tout va bien?
Argh. Elle s’est encore perdue dans ses pensées.
Hein? Oui, désolée. Si vous cherchez un tailleur, il y en a un trois rues plus loin. Au milieu de l’avenue Soquis, lui précise-t-elle en montrant la direction. Vous ne pouvez pas le rater, avec l’enseigne lumineuse.
A… va-nu? So-kis? Cela est où? demande-t-iel, hésitant.
Par là, insiste-t-elle d’un geste. Vous n’avez qu’à suivre le chemin du parc, il y a un panneau tout au bout.
Ah…
Emil se renfrogne, nerveux, marmonnant quelques mots dans sa langue natale en regardant autour d’ellui.
Vous pouvez montrer, s’il vous plaît?
Iel s’assoit sur le banc dont elle s’est levée, et sort de son poncho un étui de cuir carré qui a connu des jours meilleurs. Etrika s’attend à ce qu’on lui présente une carte, mais lorsqu’elle la voit, ses yeux s’agrandissent comme des assiettes.
Sur un pan de vélin dépassant le mètre de côté qu’iel déplie rapidement, Emil lui présente une carte détaillée des deux tiers de Cascade, 2 villages plus au sud de Lac-Smar, et même un pan de Presquile-La-Jeune, entièrement faite à la main. Aucune rue n’est nommée, mais des notes rouge foncé dans des caractères minuscules, qui lui rappellent de très loin les runes kéro, couvrent presque tout les espaces vides. Déclarant des choses inconnues à propos de tout et rien par des flèches entremêlées. Chaque petite forme, chaque petite route, chaque construction ont été retranscrits à la plume avec une patience de moine.
Elle croit d’abord à un artefact historique, une version datée de Presquile, mais les traits d’encre bleu sombre reliant La-Jeune et L’Aînée, représentant les téléphériques, sont bien au nombre de huit. Or, la huitième ligne n’a été inaugurée que 4 mois plus tôt.
Les mains d’Emil ayant battu en retraite sous son poncho, Etrika se saisit de la carte avec une délicatesse presque religieuse.
S’il vous plaît, pouvez montrer sur la carte où habite tailleur?
Sa question passe complètement au-dessus d’elle. Elle observe là où la carte commence. Cascade est bien plus détaillée que les autres villages. Emil a dû atterrir à Fèrechan, celui tout au bout du dessin. Mais il n’y a pas d’aérodrome à Fèrechan– pas à la connaissance d’Etrika. Iel ne s’y est tout de même pas matérialisé de nulle part. Est-ce qu’on l’a débarqué là clandestinement? Pourquoi a-t-iel dépensé tant d’encre et de temps pour produire une carte à la main, et manqué complètement tant de moyens d’en trouver une toute faite, réplika ou papier?
Son admiration pour un tel travail n’égale que sa confusion. Cet individu bat tous les records de bizarrerie. Iel lui présente une œuvre de cartographie digne d’une collection privée, pour lui demander comment trouver un tailleur à moins d’un demi-kilomètre. L’incarnation de l’« étrange » dans « étranger ».
Elle se rassoit mollement sur le banc, près d’Emil, laissant retomber la carte sur ses genoux.
Etrika? s’inquiète Emil. Il y a problème? La carte est trompée?
Non, dieux que non– répond-t-elle immédiatement. C’est juste…
Elle cligne rapidement des yeux. Son agacement initial a complètement disparu, au profit d’une intrigue comme elle n’en a encore jamais connue. Oublie ton rapport un moment. Tu dois essayer d’en savoir plus sur cet énergumène.
Si je peux me permettre… d’où venez-vous?
Emil, jusque là volubile malgré la barrière linguistique, se tait d’un coup, et baisse le regard.
Etrika choisit de ne pas insister pour le moment.
Et celui-là?
Elle pointe une autre enseigne en métal, qui lit « confiserie ».
Non.
Même pas celui-là? achève-t-elle en en désignant une dernière en bois, dont les lettres peintes sous l’image d’une miche roussie épellent « boulangerie ».
Non.
Elle reste sidérée. Le pauvre Emil n’a pas une once de connaissances en Ireul. C’est pourtant sa facilité de lecture qui l’a propulsé comme langue commune agréée par la majorité des îles, un peu partout dans le monde connu. Bien sûr, ce serait présomptueux de penser que tous le parlent couramment, mais Etrika n’a jamais rencontré quelqu’un de sa tranche d’âgequi ne connait même pas une portion du syllabaire.
Celui-là se lit « b ». Comme dans « bouche ». Vous…
…Ça fait bizarre de vouvoyer quelqu’un de son âge.
Pardon, est-ce qu’on peut se tutoyer? Dire « tu » au lieu de « vous »? Ça ne pose pas de problème?
Non. Comme tu veux, Etrika.
Oh. C’est déjà un trait linguistique qu’elle n’aura pas à expliquer. Par contre…
Désolée, je devrais- j’ai un conseil important à te donner. Je peux te dire autre chose?
Tu dis déjà, maintenant.
Son visage, peut-être ironiquement, reste parfaitement neutre.
Ah, bien vu, admet-elle, décontenancée. Bon. Tu m’as donné ton nom en premier. I… Immédiatement. Et je t’ai donné le mien en retour. C’est… c’est un nom précieux. Tu veux bien ne pas l’utiliser en public, comme ça?
Oui; tu es pas la première qui dit ça. Mais je comprends pas, répond-iel en se grattant la racine d’une mèche de cheveux. Je cherche… pourquoi? Et je dois dire quoi sinon?
Et bien, c’est. Hum.
Elle réfléchit à une analogie apte alors qu’ils traversent l’avenue Soquis. Pas facile à expliquer avec une compréhension orale limitée. Et il va falloir trouver mieux que ceux dont Emil a déjà croisé le chemin.
Alors qu’elle marche d’un pas assuré, Emil peine à garder une cadence constante, son attention écartelée par la foule. Ce n’est pas la première rue peuplée qu’iel traverse, ni même celle-là précisément, mais le nombre de personnes autour d’ellui continue de l’intimider.
De son œil valide, iel doit voir devant ellui l’équivalent d’une ou deux hordes de taille moyenne. Penser qu’il y a tant de rues noires de monde comme celle-ci au sein de Cascade lui inflige un sentiment d’écrasement, de dilution.
Etrika remarque la disparition de son protégé dans son champ de vision, et se retourne. Elle comprend sans peine cette agoraphobie, aussi reste-t-elle près d’Emil pour le rassurer. Des passants leur jettent parfois des regards circonspects, qu’elle ignore du mieux qu’elle peut.
Ah! s’exclame-t-elle en se retournant vers Emil, qui sursaute. C’est une question de famille. En Presquile, mon nom personnel est pour ceux que je connais le mieux. Et on d’autres noms pour n’importe quelle personne qu’on ne connaît pas très bien. Comme les nouveaux amis. Tu comprends?
L’instinct d’Etrika a vu juste, en pariant sur une distinction sociale universelle. Emil porte sa main gauche à son menton, réfléchit un instant en tapant du pied, et désigne Etrika.
Le premier nom, pour la famille. Pas moi.
Mh-m, affirme-t-elle d’un hochement de tête.
Les autres noms, pour les autres. Et maintenant, je suis autre pour toi, reprend-iel en balayant la foule d’un geste large.
Exactement!
Bien que furtivement, Emil affiche un sourire, reprenant la marche. Etrika le sent plus à l’aise, même s’iel continue d’observer tout ce qui se passe avec une certaine appréhension.
Ah, se reprend-elle. C’est vrai. Mon autre nom.
Oui? demande Emil à voix basse.
Ahlrik. Et ajoute “-Svan”, à la fin.
Al… rik. Merci.
Etrika épelle son nom de branche, la lettre muette lui faisant réaliser peu après qu’elle aurait pu s’en abstenir.
Et toi? Tu as un autre nom? poursuit-elle.
Une question à laquelle le coeur d’Emil ne répond pas.
Bon, ce sera juste Emil, alors, pense-t-elle.
Les devantures de magasin continuent de défiler autour d’eux. Etrika repense à la confiserie. Pendant une seconde, elle considère acheter à sa petite sœur, Rieli, une friandise sur le chemin. Non, mieux vaut attendre que tout soit réglé avec Emil. Ou du moins, qu’iel soit mieux habillé que ça. Elle est là pour faire une bonne action, et satisfaire sa curiosité, pas pour se faire davantage regarder de travers.
Vraiment, tu ne peux pas dire d’où tu viens? Ça pourrait t’aider à trouver de l’aide ici, ou un compatriote. Euh, je veux dire, quelqu’un qui vient du même endroit. Qui pourrait t’aider sur le plan de la langue, et…
Iel détourne le regard à nouveau. Elle croit qu’iel se taira à nouveau, mais à sa grand surprise, iel lui donne une réponse; même si elle s’avère vague, chargée de souvenirs difficiles.
Je suis venu depuis très loin. Je pense pas il y a des autres de mon pays.
Oh. Désolée.
Ça va bien.
Etrika lit mal les gens, mais il faudrait être sourd et aveugle pour ne pas comprendre que non, « ça va pas bien ».
C’est peut-être un réfugié politique, se dit-elle. Les Empires Polaires lui ont peut-être dispersé tous les siens. Les massacres ne manquent pas, là-bas.
Sa soif d’apprendre les origines d’Emil se tarit. Pendant les minutes qui suivent, ils se murent tous les deux dans un silence inconfortable, laissant l’espace à la musique de la ville: les chants des passants, les percussions métalliques des transports terrestres, le bourdon des aéronefs et celui du fleuve. Parfois accompagnés de phonographes et d’artistes de rue, se frayant un chemin dans l’attention des masses.
Ah! Cela est le tailleur.
Fin de la balade; Emil s’arrête pile devant l’échoppe. Quand Etrika le rejoint, elle pose ses mains sur ses hanches avec un air qui se cherche satisfait.
Bon! On est arrivés.
Emil regarde toujours la grande porte vitrée. La chaleur des lumières et des couleurs à l’intérieur de la boutique le fascine, mais iel n’ose pas entrer. Au-dessus d’ellui brille pourtant une enseigne en illuminium, un vespin souriant qui l’invite d’une main à la manière uumaine. [Entrez! La boutique est OUVERTE.]
Son immobilisme commence à devenir gênant. Le sac à dos d’Etrika lui rappelle ses obligations.
Emil? J’espère que tout ira bien. Je dois y aller maintenant.
Etrika lui offre une petite tape rassurante sur l’épaule. Un sourire de circonstance sur le visage, elle s’apprête à s’éloigner- mais sa main est soudainement tirée en arrière.
Reste, s’il vous plaît!
Elle se fige, fait demi-tour, et le regarde longuement. Iel a l’air terrifié. Sa posture, ses doigts tremblant autour de la manche de sa robe, son regard bas. Tout indique qu’iel s’écroulera dès qu’iel la perdra de vue.
Etrika se sent mal. Elle cherche une porte de sortie avant de passer le point de non-retour.
Qu’est-ce qu’il y a? Tu as un traducteur, tout devrait bien se passer. Si c’est de l’argent qui te manque, je suis désolée mais je n’en ai pas.
C’est pas argent. C’est. C’est.
La main droite d’Emil abandonne la manche d’Etrika pour triturer nerveusement un coin de poncho. Son unique œil se visse dans les siens avec douleur. Iel a besoin d’être écouté, ne serait-ce que maintenant.
Je suis venu depuis très loin, répète-t-iel avec une voix presque cassée. Je connais rien cet endroit. J’ai…
Iel hésite, respire profondément, puis complète.
J’ai une mission. Une mission avec importance.
Dans la tête d’Etrika, la thèse du réfugié politique s’étaye. Elle reste silencieuse. Malgré elle, curieuse, elle lui fait signe de poursuivre d’un mouvement de tête. Emil comprend qu’iel doit offrir plus pour recevoir plus. Le temps s’assombrit davantage.
Je… j’ai besoin voyager. Voyager et comprendre beaucoup. Traverser le pont entre les connaissances, articule-t-iel en joignant deux doigts. Je recherche.
Tu recherches quoi, exactement?
Une tension douloureuse s’est installée entre leurs mots, dans leurs voix. Emil, le regard rivé au sol, présente sa requête une dernière fois, en articulant très lentement, pour écorcher aussi peu que possible la langue de celle à laquelle iel s’adresse.
Est-ce que tu veux bien m’aider, s’il vous plaît? Je peux pas faire cela seul.
Etrika ne saurait jamais exactement ce qui s’est fissuré en elle à ce moment-là, ni exactement pourquoi. L’unique œil qui se sentait coupable d’avoir le droit de la regarder? La voix gorgée de l’abandon d’êtres, de lieux chers? Plus? Moins? Qui sait.
Elle ne viendrait à comprendre l’importance de son choix, à ce moment-ci, que bien plus tard. Elle en tirerait à la fois fierté et regret, jusqu’au moment-clé.
Quoiqu’il en soit, un mélange amer de culpabilité et de responsabilité lui noie le coeur. Elle ne peut pas juste laisser Emil là. Elle repense aux maximes divines, à l’aide à son prochain qu’on lui a inculqués. Elle pense à l’horreur et la confusion de l’inconnu, de la solitude, d’un courant qu’aucune nage ne permet de remonter.
Elle se revoit toute seule, sur un banc, dix minutes plus tôt, et imagine Emil tout seul sur un autre.
D’accord.
Emil relève légèrement la tête.
C’est bon. Je n’arriverai plus à travailler sur rien aujourd’hui, de toute manière. Allons-y.
Elle ouvre la porte de la boutique, laissant une chaleur bienveillante caresser leurs visages alors qu’un carillon signale leur arrivée. Elle fait signe à Emil d’entrer. Cellui-ci incline la tête avec reconnaissance, bredouillant dans sa langue natale ce qu’Etrika devine être des remerciements.
Osvatii, Ahlrik.
Elle sourit.
C’est « s’il te plaît », d’ailleurs. Le « vous » dans « s’il vous plaît » change aussi, comme ailleurs.
Emil hoche la tête, reconnaissant envers sa précision. Elle lève la sienne avant d’entrer derrière ellui; dehors, le temps s’est légèrement réclairci.
Aujourd’hui, Emil entre dans son premier magasin encore debout. Iel se souviendra toujours du nom, « Finciseau », parce qu’Etrika aura plus tard pris le temps de lui expliquer.
Sur le côté gauche depuis l’entrée s’étalent des pans de tissus immaculés, rangés avec soin sur d’énormes rouleaux métalliques et disposés en rangs serrés. Des velours brillants, qui lui sont inconnus, lui font se demander si le tailleurs n’est pas une sorte de magicien capable d’incorporer des gemmes dans ses matériaux.
Sur sa droite, des rangées interminables de vêtements. Des capes, des gants, des chemises. Toutes très sobres, mais d’une qualité indiscutable. Emil se saisit d’un pantalon brun, le compare rapidement au sien, qu’iel n’a jamais connu neuf, et se demande s’il a un jour arboré une couleur aussi vive. Iel déplace son regard sur les autres rayonnages en le gardant en main avec le cintre.
C’est l’abondance qui le fascine. Dans une boutique où l’on se procure des vêtements sur mesure, on trouve quand même des articles tout prêts et en grande quantité.
À travers les vitres d’une autre boutique, Emil a aperçu un marchand prendre un grand vase sur une étagère, et y disposer des fleurs taillées depuis un pot; et avant même que celui-ci présente le produit fini à son client, un autre marchand venu de dieux savent où avait déjà disposé un autre vase identique sur l’étagère. À croire qu’ils avaient à leur disposition une sorte de puits infini de vases, avec lequel ils pourraient satisfaire cent personnes par jour si un caprice collectif les y poussait.
Bien le bonjour! lance le tailleur à ses nouveaux clients depuis le comptoir! En quoi puis-je vous aider?
Etrika lui répond d’un geste de la main, un sourire un peu gêné plaqué sur ses lèvres.
Bonjour! Euh, tout va bien; mon… mon ami a juste besoin de refaire sa garde-robe! Iel est nouveau en ville.
Dressant ses oreilles et ses pavillons, le tailleur vespin réajuste de minuscules lunettes sur son nez fin pour mieux voir Etrika et Emil. Sans dire un mot, ce dernier a déjà calé sous un bras 3 paires de gants en cuir brun, une chemise blanche comme neige et une bobine de lacets de rechange, en plus du pantalon.
Oh, je vois! Très bien, n’hésitez pas à me faire signe si vous désirez quoi que ce soit.
Merci encore!
Merci, ajoute Emil d’un ton plat, concentré sur ses emplettes.
Le tailleur retourne à son ouvrage; un concert de cliquetis interrompu lors de leur arrivée se remet en route, faisant sursauter Emil.
C’est quoi? demande-t-iel nerveusement, en penchant la tête pour mieux voir l’espace derrière le comptoir.
C’est rien, c’est juste son… sa machine pour travailler. Pas d’inquiétude.
Les épaules d’Emil retombent, se détendent. Etrika, examinant les articles qu’iel pose sur le comptoir, lève un sourcil.
Attends, tu ne vas quand même pas garder ça?
Elle pince un coin de son poncho pour le désigner, mais Emil recule aussitôt de deux pas en poussant un petit cri, rabattant fermement le vêtement vers ellui.
Ah! Mince, je… je suis désolée, bredouille Etrika. Je ne voulais pas…
Emil prend son temps pour calmer ses nerfs.
Je veux pas… laisser… ah.
Emil se saisit de son traducteur, lâche plusieurs syllabes teintées de regret, et apprend deux nouveaux mots d’Ireul devant son guide.
[Δ>Θ]{ ABANDONNER. SENTIMENTAL. }
Oh. Je comprends, marmonne Etrika, gênée.
Je peux pas abandonner cela.
Non, je comprends.
Etrika croise les bras, à la recherche d’une solution.
Si tu veux t’intégrer, il faudrait trouver un moyen de rendre un tel vêtement un peu plus discret. Peut-être en le faisant recouvrir? Il faudrait le laver avant, mais ça m’étonnerait que ce magasin ne possède pas de presse à nettoyage rapide.
Emil cligne des yeux, confus.
I-té-gré?
Etrika soupire, avant de lui tendre la main.
On n’avancera pas très vite à ce rythme-là. Tu veux bien?
Emil regarde la main tendue devant ellui comme si elle avait quinze doigts. Oh, suis-je bête, se corrige Etrika.
Ton traducteur. L’outil, autour de ton cou. Je peux le toucher?
Iel se renfrogne, sortant l’objet presque à contrecoeur. Elle devine qu’iel n’a sans doute pas plus de possessions que ce qu’iel porte, et qu’iel y tient énormément.
Je ne le casserai pas. Promis. Merci.
La bandoulière de cuir effrité attachée à l’objet toujours au cou d’Emil, elle appuie son pouce à une extrémité. Et le regarde dans les yeux.
Et bien alors? Qu’est-ce que tu attends?
Attends quoi? répond-iel, mi-confus mi-agacé.
Etrika s’apprête à monter le ton, frustrée d’avoir à tout lui rappeler, quand un éclair de compréhension la traverse. Non. Comment..? Si c’est bien ça, il faudra que je lui demande plus tard. C’est un miracle qu’iel soit arrivé jusqu’ici dans des circonstances pareilles.
Juste… pose ton doigt à l’autre bout, s’il te plaît.
Lentement, presque méfiant, iel obéit. Ses pupilles se contractent quand iel remarque que l’appareil n’allume plus une, mais bien deux lumières blanches. Elles passent au vert quand Etrika prononce à voix haute:
Intégrer. Recouvrir.
[Θ>Δ]{ INTÉGRER. RECOUVRIR. }
Un frisson de surprise parcourt Emil, bouche bée.
J’avais raison! Iel ne sait pas se servir du traducteur en lui-même; iel ne connaît que la fonction “dictionnaire”! Mais alors, comment a-t-iel mis la main dessus? Et…
L’esprit d’Etrika continue de se peupler de questions. Elle voudrait les garder en réserve dans un coin de son esprit, mais celui-ci commence à manquer de place. Aussi, elle enlève son doigt du replika, et tandis qu’Emil s’en ressaisit avec crainte, elle lui demande:
Personne ne t’as jamais expliqué comment l’utiliser? Où l’as-tu trouvé?
Emil répond maladroitement, interrogeant l’appareil pour formuler plusieurs mots-clés.
J’ai trouvé cela. Pas volé, trouvé. Je promets. J’ai appris le langage avec un ami très intelligent et très patient, et avec des textes. Je connaissais personne qui parlait le langage. Apprendre était long et difficile; j’ai pas encore tous les mots bons.
À la fin de son explication, iel s’est remis de ses émotions.
Comment tu as fait cela?
C’est tout simple. Si tu le tiens tout seul, ça te donne le mot en Ireul. Si tu le tiens avec quelqu’un, ça te le donne dans la langue de l’autre personne. Enfin, ce qu’elle en connaît, en tout cas. Je vais te remontrer.
Elle tend à nouveau la main. Emil place l’objet dedans sans faire de grimace cette fois, même si sa confiance reste toute relative.
Bonjour! énonce-t-elle doucement.
[Θ>Δ]{ BONJOUR. }
À ton tour! lui dit-elle en ôtant le pouce de l’appareil un instant.
Bonjour? énonce Emil.
[Δ>Θ]{ BONJOUR. }
Tu vois? Ou plutôt, tu entends? ajoute-t-elle avec un sourire.
Emil lui en rend un encore plus grand.
Je… merci beaucoup. Ça va beaucoup m’aider. Merci, dit-iel en joignant les mains.
Quand Etrika observe son expression, elle se dit qu’elle a fait le bon choix en restant un peu plus longtemps avec ellui. C’est bien peu de fois dans sa vie qu’elle a vu se dessiner dans les traits de quelqu’un une telle reconnaissance.
C’est tout naturel, vraiment, conclue-t-elle en rougissant légèrement. Il faut bien s’entraider quand on peut.
Emil se fait traduire “entraide”, avant de retourner chercher d’autres articles, maintenant de bien meilleure humeur.
Dis-moi, comment tu savais il fallait toucher les deux côtés?
Oh, rien d’extraordinaire. L’un des professeurs de mon Université a en un. Un traducteur, je veux dire. C’est lui qui s’occupe des conférences et de la réception des chercheurs outrîliens. Même si on a souvent une ou deux personnes qui parlent leur langue et peuvent aider comme interprètes, c’est toujours utile d’avoir ce genre de replika à disposition.
Emil, penché sur un alignement de chaussettes longues, tourne la tête vers Etrika.
Re-pli-ka? J’ai entendu le mot beaucoup, un peu partout. Cela est quoi, exactement? dit Emil en tendant le traducteur.
Etrika répète le mot. À sa surprise, les lumières de l’appareil virent au rouge, et un message générique se diffuse.
[Θ][!]{ ERREUR. OBJET INDISPONIBLE DANS LE LANGAGE-CIBLE. }
Ah! Je connais cela. C’est quand mon langage a pas le mot cherché, s’exclame Emil, apparemment familier avec le problème.
C’est… étonnant, murmure Etrika.
Elle s’est retenue de dire “fou”. Une île où on ne connaît pas du tout le concept de replika? Elle a du mal à le concevoir, même en mettant toute son imagination à l’oeuvre.
Enfin, ce n’est pas grave, poursuit-elle. C’est facile à expliquer. Tu connais la magie quand même, rassure-moi?
La magie? répond-iel en fourrant un bras dans une chaussette pour en vérifier la taille. Oui, je connais…
Iel s’interrompt, et son sourire a disparu de ses lèvres.
…J’ai connu des gens qui font cela. Peu, et c’était de la magie petite, mais j’ai connu quand même. Ici, il y a beaucoup plus, termine-t-iel en se retournant vers la devanture, où les passants défilent en tâches floues dans la lumière chaude des réverbères.
L’idée des origines d’Emil se précise chez Etrika. Sans doute une île très isolée, où les mages ont du mal à enseigner leur savoir. Pas étonnant que l’idée d’un replika lui soit inconnue. Ça doit lui faire un drôle d’effet d’être plongé dans Cascade d’un coup.
Et bien, tu sais que des objets peuvent faire de la magie, n’est-ce pas?
Oui! Comme mon outil?
Tout à fait. Et bien, tous les objets de magie un peu artisanaux, ce sont des relikae. Ceux qu’on produit en usine- enfin, en grandes quantités, ce sont des replikae. C’est vraiment la même chose, au final, juste des objets de magie; mais on les distingue à partir d’à quel point ils sont uniques, tu vois?
Une autre petite pause, où Emil regarde autour de lui.
Donc, les lumières dehors sont des replikae? pointe-iel du doigt.
Oui.
Et mon outil aussi, parce qu’il est pas tout seul. Pas unique.
Oui.
Mais si il existe tout seul, il est relikae? Relika?
Correct!
Iel vient peut-être d’une île très isolée, mais iel est curieux et apprend vite. Etrika se sent rassurée de savoir qu’avec des cours de grammaire, iel trouvera sans doute ses repères assez vite, du moins sur le plan linguistique.
Entre-temps, Emil semble avoir complété son panier d’achats. Iel s’apprête à déposer le reste de son panier d’achats sur le comptoir, avant de s’arrêter subitement.
…Je dois savoir si ils ont la taille bonne, dit-iel en balayant la boutique du regard, perdu. Il y a un endroit pour j’essaie?
Une interjection du tailleur, qui passe par hasard dans leurs champs de visions avec une pile d’étoffes dans les bras.
Les cabines sont au fond à gauche! répond-il à Emil en pointant dans leur direction avec un pavillon. Si vous avez besoin de faire ajuster un article, n’hésitez pas à demander.
Etrika portant le tas de vêtements par courtoisie, ils repassent entre les rouleaux de tissus courant jusqu’au plafond. Emil en profite pour passer ses doigts le long d’une poignée d’entre eux. Leur texture est tout simplement indescriptible. Une douceur comme-
Ow!
Etrika vient de lui taper doucement le dos de la main.
J’ai fait quoi mal?!
Ne balade pas tes mains sa- je veux dire, ne touche pas à tout un tas de rouleaux neufs comme ça!
Pourquoi?
Je.
Iel se sent à la fois gêné et offensé. Elle peine à articuler.
Ça ne se fait pas, c’est tout!
Iel proteste dans sa langue natale, mais ne s’attarde pas sur l’affaire. Un peu plus loin, Emil et Etrika découvrent un duo de grandes cabines d’essayage en bois laqué, pourvues de lourds rideaux. Rendant ses futures affaires à Emil, elle le laisse entrer dans celle de gauche. Elle poursuit la conversation à travers l’épais tissu vert, appuyée nonchalamment contre un mur.
Et ton cache-oeil?
Au milieu des bruits d’étoffe, ponctués de petit souffles difficiles, Emil répond:
Mon cache-oeil? Il doit changer aussi?
Carrément. Avec ça, tu donnes l’air…
D’un blessé de guerre.
…Enfin, ce serait bizarre que tous tes vêtements soient neufs, sauf ça.
Ah! C’est vrai.
Etrika se perd dans ses pensées en attendant qu’iel termine, jouant nerveusement avec ses propres doigts. Elle est dans un magasin de vêtements. Qu’est-ce qu’on fait quand on est dans un magasin de vêtements quand on attend un ami? On flâne.
Bon, je vais faire un tour, mais je reste dans la boutique, précise-t-elle en anticipant son inquiétude si elle sort. Préviens-moi quand tu as fini, d’accord?
M-hm, acquiesce-t-iel, audiblement concentré.
Elle s’éloigne, portant machinalement son regard vers les rouleaux qu’Emil a tâté. C’est vrai que c’est du beau velours, tout de même. Elle ne peut pas vraiment lui en vouloir de s’en être approché.
Elle essaie d’assembler tout ce qu’elle a glané à propos d’Emil jusqu’à présent en une image cohérente.
Iel est arrivé à Lac-Smar par voie aérienne, ça ne fait aucun doute. La téléportation, c’est des contes de fées, malgré ce qu’une Etrika plus jeune clamait haut et fort à l’école primaire.
Elle repense à sa carte. Le contour de Presquile, sauf vers Cascade, en est absent; et iel n’a pas l’air du genre à omettre une information pareille. Soit iel était alité tout le long du trajet, soit iel a voyagé à fond de cale. Dans un cas comme l’autre, il est plus que probable qu’iel a atteint Presquile clandestinement.
Quelqu’un a bien dû le larguer à Fèrechan. Pourquoi ne lui a-t-on pas donné de carte? Iel n’en est que plus suspect, et donc un risque pour un éventuel passeur. La théorie la plus crédible est qu’on l’a déporté. Mais pourquoi au milieu de Presquile? Et si c’était un élément gênant pour un pouvoir quelconque, pourquoi ne pas l’avoir juste… jeté dans le schisme? Et lui avoir laissé toutes ses affaires? A-t-iel subtilisé le traducteur à son transporteur?
Un scénario, le premier véritablement sensé, prend forme autour du peu d’indices dont dispose Etrika. On le transportait vers une destination inconnue, en vie mais contre son gré. Ses ravisseurs ont fait escale à Fèrechan. Iel en a profité pour fuir, et s’emparer d’un outil vital pour se fondre dans la population. Maintenant, iel cherche à faire profil bas, comprendre où iel se trouve, et alerter une autorité compétente. Ça tient à peu près debout.
…Ce qui l’ennuie, c’est qu’un tel déroulé des faits implique qu’Emil ment. Qu’iel a bien volé le traducteur, et que son histoire d’apprentissage de l’Ireul est fabriquée de toutes pièces.
Elle ne veut pas croire qu’Emil ment. Autant que possible.
Quelques minutes sont déjà passées. Elle retourne vers la cabine d’essayage, soucieuse, mais pense pouvoir aborder le sujet avec ellui si elle lui offre le temps nécessaire. Et s’iel a besoin de témoigner auprès des autorités, c’est son devoir citoyen de lui venir en aide.
Pour l’instant, restons sur la petite conversation.
Emil? Si tu veux un avis sur tes nouveaux vêtements, n’hésite pas à me demander. Je peux aussi aller chercher le tailleur si tu veux.
Elle met un moment à réaliser qu’il n’y a plus de bruit dans la cabine.
…Emil?
Elle tend l’oreille. Une respiration faible et saccadée, emplie de détresse.
Emil, est-ce que je peux entr-
Non. S’il… te plaît, non.
Dans sa voix, elle a reconnu une chaleur amère et salée, vite supprimée. Tout ne va pas bien aujourd’hui.
Je comprends. Je n’entrerai pas, répond-elle doucement après un silence de plomb. Tu peux remettre tes vieux vêtements. Ça va aller.
Iel ne répond pas oralement, mais elle entend à nouveau le bruissement des tissus. Elle se demande si iel n’a été blessé qu’au visage. Elle essaie de ne pas penser à ce qu’iel a pu voir dans le miroir.
Emil finit par quitter la cabine, sa nouvelle garde-robe tenant difficilement dans ses bras. Etrika propose d’en transporter une moitié. Iel acquiesce en évitant son regard, sa bouche restant crispée en un trait plat.
Une fois revenus au comptoir et les achats d’Emil proprement disposés par Etrika, le tailleur vespin les hèle.
Je suis à vous dans une minute!
Il termine ce qui semble être une cape aux riches motifs rouges sur fond blanc, à l’aide d’un métier à tisser d’une complexité qu’Emil peine à évaluer. Une machine immense, aisément 3 fois plus haute que son utilisateur, striée de tiges et d’engrenages dans tous les sens. Emil n’a aucune idée de comment le tailleur arrive à tisser une fleur aussi magnifique sur le pan enroulé dans la machine, mais iel devine que le long rouleau de papier piqué de trous rattaché au mécanisme y est sans doute pour quelque chose.
Bientôt, le tailleur en a fini avec la cape, et l’extrait de son outil de travail avec une satisfaction manifeste. Après l’avoir plié soigneusement en quatre et posée sur une table aux côté d’autres vêtements, la plupart étiquetés de noms de clients et de numéros, il revient vers ses jeunes clients, reposant confortablement le cuir d’aile le long de ses bras sur le bois sombre.
Vous avez fait votre choix?
Emil hoche la tête avec le peu d’énergie qui lui reste.
Parfait! répond le tailleur avec enthousiasme. Voyons tout cela…
Alors qu’il tape du bout des griffes sur un appareil à mi-chemin entre une caisse enregistreuse et une machine à écrire, Etrika se tourne vers son compagnon, désignant successivement du doigt le poncho, l’oeil recouvert d’Emil, puis le tailleur. Iel grince des dents, stressé, mais finit par accepter l’offre qu’elle lui fait d’expliquer ce qu’il veut à sa place.
Excusez-moi.
Hm?
Ce serait possible de lui faire un cache-oeil? Qui irait avec l’ensemble?
Les roues chiffrées de la caisse affichent déjà une facture de 8000 varses. Etrika espère vraiment qu’Emil n’a pas les poches aussi vides que son apparence le suggère.
Bien sûr. Lacets et extérieur cuir, intérieur velours?
Iel hésite, davantage par incompréhension que réflexion, mais finit par hocher la tête avant de fixer à nouveau le plancher.
Et le poncho? poursuit-elle. Est-ce que ce serait possible de le recouvrir? Je veux dire, garder l’original comme doublure?
Le tailleur, décontenancé, jette un œil au vêtement. Il est sale. Il n’est que morceaux jurant les uns avec les autres. Il est mal cousu. Si on ne fait rien, il se détricotera de lui-même dans les mois à venir, et si on fait quelque chose, ce sera dans les jours prochains. Il réprime une grimace avec professionnalisme en se demandant combien de temps un tel torchon a été porté.
Pardonnez mes propos, répond-il avec diplomatie, mais je doute que l’opération en vaille la peine. Un lavage à la presse lui infligerait des dégâts irréversibles. Chaque segment devrait être enlevé, nettoyé puis rattaché à la main. Ajoutez à cela le recouvrage, et la note sera multipliée par dix par rapport à un produit neuf, rien que pour la main-d’oeuvre.
Emil ne dit rien. Etrika insiste.
Iel y tient vraiment.
Vous êtes sûr? demande-t-il à Emil, gêné. Je suis presque sûr d’avoir plusieurs ponchos en stock. Cela ne coûte rien de vérifier, et celui-ci est en piteux état.
Cela est pas PI-TEUX! lâche-t-iel d’une voix tremblante.
Tous les muscles d’Etrika et du vespin se tendent comme un ruban de lance-pierre. Emil n’a pas relevé la tête, mais Etrika a peur qu’iel le fasse. Iel n’a pas eu besoin de comprendre le mot pour en deviner la connotation. À la manière dont iel l’a presque recraché, la façon dont iel a serré les poings et la petite larme fraîchement morte sur le parquet, elle comprend que son chagrin s’est aiguisé en une colère terrible.
Des secondes habillées en minutes s’écoulent, avant que le tailleur bégaie une excuse.
Je… je vous demande pardon.
Les doigts d’Emil se déplient. Etrika ne prie pas beaucoup, mais elle est infiniment reconnaissante envers les dieux d’avoir masqué les poings de l’étranger au tailleur. Qui sait quelle tournure les événements auraient pu prendre si l’un des deux s’était senti activement menacé.
Ça coûte combien.
Excusez-moi?
Ça coûte combien? Pour faire comme vous avez dit, et le mieux rapide.
Son ton est toujours sec, mais iel a relevé les yeux, et les visse dans ceux du vespin, qui tente désespérément de s’en distraire en calculant sur ses griffes. Etrika est soulagée d’y trouver seulement un grand outrage, et rien au-delà.
Hum. Ajoutez 1000 varses pour le cache-oeil. Puis 4000 de main-d’oeuvre pour le désassemblage du poncho, la même pour le réassemblage, et-
Arrêtez, l’interrompt Emil d’une main en fouillant une poche de l’autre, sortant une petite bourse où ne tinte aucune pièce. Je compte vos nombres encore mal. Juste dites-moi quand cela suffit.
Ni Etrika ni le tailleur ne sont mentalement préparés lorsqu’Emil en sort, délicatement pincé entre deux doigts, un petit ovale cristallin rouge vif, presque long d’un centimètre et aux chanfreins parfaits. Son authenticité est indiscutable.
Emil dépose le rubis sur le comptoir.
Puis replonge la main dans sa bourse.
Puis dépose un autre rubis.
Puis replonge la main dans sa bourse.
Puis dépose, cette fois, un béryl.
Puis-
C-C’est très suffisant! s’écrie presque le tailleur, alors que la main d’Emil interrompt son mouvement. Merci beaucoup! Et. Et encore toutes mes excuses pour mon… commentaire déplacé.
Fourrant hâtivement les gemmes dans une poche de sa veste, il s’empresse de placer les achats d’Emil dans une paire de sacs arborant l’enseigne de l’établissement, avant de sortir un livre de commandes de sous le comptoir et d’y griffonner les demandes de l’étranger. Tandis qu’il écrit d’une main tremblante (de crainte face à son client? de joie face à une telle rémunération? difficile à dire), Emil l’interrompt.
Ah, aussi. Je nécessite le cache-oeil maintenant, et un poncho de la rechange. Je peux- je veux pas aller sans cela.
Aucun problème, monsieur! Je vous l’offre, même.
Pas “monsieur”. Pas “madame” aussi, répond Emil en croisant les bras.
Ah! J-Je vous demande pardon.
Emil ne lui accordera pas, aussi le tailleur devra-t-il être satisfait de ne pas davantage se faire remonter les bretelles. Sitôt la facture établie et dûment tamponnée, il court vers l’arrière-boutique chercher ce qu’on lui a demandé.
Etrika n’a prononcé aucun mot ni bougé d’une cheveu depuis qu’Emil a sorti le premier rubis de ses poches. Elle sort seulement de sa transe quand il… Il? Quand iel prend le papier dans ses mains, soupire en le regardant, puis le montre à Etrika.
Cela dit quoi?
Elle observe la facture; évitant délibérément la grande case marquée “Total:”.
C’est… pour garder une trace de ce que tu as acheté. Tu dois le signer. Une facture.
Emil, le visage redevenu neutre, tend le traducteur. Etrika met un temps gênant à comprendre ce qu’iel veut, avant de prononcer:
Facture.
[Θ][!]{ ERREUR. OBJET INDISPONIBLE DANS LE LANGAGE-CIBLE. }
Bordel de dieux. Dans quoi je me suis embarquée.
Une vingtaine de minutes plus tard, le vent froid essaie de souffler à travers les nouveaux vêtements d’Emil, mais cellui-ci tient fermement son nouveau poncho, d’un bleu riche brodé de jaune tournesol, contre ellui.
Sous ses cheveux, le cuir de son cache-oeil neuf brille dans les feux de l’éclairage public. On l’a accordé à ses bottes, cirées par un assistant du tailleur après qu’Emil les ait tendues à Etrika depuis la cabine. Et on a pris la liberté d’y attacher des guêtres, qui promis, feront merveilleusement la paire avec le produit fini.
Le tailleur a certifié à Emil, au milieu de mille autres platitudes, que ses affaires seraient prêtes demain à la même heure. En attendant, iel ne semble pas trop sûr de ce qu’iel devrait faire, même si les passants ont (presque totalement) cessé de le dévisager.
Etrika, de son côté, demande timidement à Emil:
Est-ce… que tu peux te débrouiller maintenant? Je peux partir?
Oui! C’est très gentil d’avoir aidé, répond-iel sincèrement.
Bon. Je… je peux te donner un conseil?
Oui.
Je me fiche de savoir où tu t’es procuré ces gemmes, dit-elle en n’en pensant pas moins. Mais tu devrais les changer en monnaie dès que possible. C’est… peu discret.
J’ai pas la magie pour ça, répond-iel, embarrassé.
Elle cligne des yeux plusieurs fois, mettant un moment à comprendre le quiproquo.
Ah, pardon. Pas changer, échanger.
Oh! J’ai essayé; j’ai vu beaucoup des gens utiliser la monnaie, et ils ont dit je devais trouver un jo-a-yé; mais quand j’ai trouvé, il a refusé aider. Je comprends pourquoi mal, explique-iel avec une pointe d’exaspération en repensant à l’épisode.
Elle réfléchit un instant, avant d’interroger Emil:
Dis-moi, tu en as de beaucoup de sortes, de ces gemmes?
Oui! Des rouges, des bleues, des vertes, et plus. Tu veux je te montre?
Non! Non, refuse Etrika d’un signe de main, ne voulant surtout pas qu’iel sorte un tel trésor au grand jour dans une avenue animée. C’est pas la peine. Garde-les bien avec toi.
Alors qu’iel acquiesce nonverbalement, elle imagine la scène. Emil dans ses vieilles fripes, entrant chez un joaillier comme dans un moulin sans dire mot, puis déposant un tas de pierres précieuses sur un comptoir en verre devant un employé trop peu payé pour gérer une situation pareille. Si sa bourse ne contenait que des rubis, iel aurait pu…
Okay. Je suis désolée, mais je dois vraiment savoir en fin de compte. Ces gemmes, tu ne les as pas volées non plus?
Non! Comme mon tra-duc-teur. J’ai trouvé sur un temps long. Elles sont à moi.
Un soupir de soulagement traverse Etrika alors qu’elle reprend le cours de ses pensées. Iel aurait pu expliquer qu’elle venaient d’un même bijou familial, mais un tas de pierres hétéroclite a dû leur donner une fort mauvaise impression. Surtout avec son accoutrement. C’est peut-être sa présence en tant que figure visiblement aisée qui a permis la transaction avec le tailleur, quand elle y pense.
…Elle a une idée. Plusieurs idées. Mais avant, elle doit s’assurer de plusieurs choses.
…Ça te va si on trouve un endroit plus calme? Pour parler?
Oui, s’il te plaît. Les gens sont nombreux, cela me donne du malaise, répond-iel en ne cessant de déplacer son regard.
L’étudiante et l’étranger retournent, un grand vent de face leur plissant les yeux, vers le parc. Etrika guide Emil jusqu’à un banc relativement isolé, entre deux chênes sans doute deux fois plus vieux que la somme de leurs âges. Elle distille toute la sagesse de ses 22 ans dans son discours, espérant qu’iel y sera réceptif.
Très bien, reprend-elle une fois assise. Je comprends que tu ne veuilles pas parler de ce qui t’es arrivé. C’était sûrement… difficile. Mais je veux finir de t’aider, pour que tu puisses t’habituer à la ville tout seul. Et j’ai besoin de savoir si tu m’a bien dite toute la vérité. D’accord?
Iel fait un effort visible pour ramener son regard, d’abord fuyant, vers celui d’Etrika.
Je comprends. Je promets, j’ai pas menti, affirme-t-iel.
Bon départ.
D’accord.
D’abord, s’assurer si la situation d’Emil correspond à sa théorie.
Tu n’as pas voyagé tout seul, j’imagine. Des gens t’ont amené ici? Plusieurs?
Iel met un petit temps à réfléchir. Iel ne dira pas tout, c’est sûr, mais l’essentiel suffira, pense Etrika.
Oui, plusieurs, répond-iel sur un ton peiné.
Tu n’as tué personne? Pour arriver ici?
N-Non!
Un autre très bon point.
Mais tu penses quand même qu’on te veut du mal? Que tu es menacé?
Une fois le mot « menacé » passé au traducteur, Emil frissonne légèrement, et hoche la tête d’un air inquiet. Etrika déglutit. Ses craintes se confirment.
Et… tu te sens menacé à cause de choses que tu sais? À propos de l’endroit d’où tu viens?
Nouveau hochement de tête.
Et ce que tu sais, tu veux en parler, à quelqu’un de confiance? ajoute-elle, obtenant encore un mouvement de tête. Je comprends que tu ne me l’accordes pas encore, ne t’inquiète pas.
Une pause dans ses réflexions.
…Je t’ai dit que je connaissais quelqu’un avec un traducteur. Un professeur de mon école, appuie-t-elle d’un geste vers l’Université. Tu disais que tu voulais faire des recherches, et je pense qu’il pourra t’aider. Ça te convient?
À son tour de réfléchir. Iel se tourne les pouces quelques longues secondes.
Je… je veux, oui, s’il te plaît. Tu as beaucoup aidé, donc je te donne confiance pour rencontrer la personne.
Etrika lui offre un léger sourire en retour.
Merci, ça… ça me touche beaucoup- je veux dire (se reprend-t-elle en délaissant l’expression, qu’Emil pourrait comprendre de travers), je suis très contente que tu me fasse au moins cette confiance-là. Où est-ce que je peux te retrouver demain? Pour te présenter le professeur?
Iel réfléchit un instant, tâtant le bois verni du banc avec ses gants de cuir neufs.
Ici? dit-iel en se retournant vers elle. C’est un endroit calme et bien.
Parfait. Vers quelle heure?
Hum. Je sais pas trop. Tous les gens ici ont des… des montres, poursuit-iel après un bref usage de traducteur, mais j’en ai eu jamais.
Oh. Si ce n’est que ça, viens: je vais te montrer, réplique Etrika en se levant, avec un Emil perplexe à sa suite.
Le vent a encore forci. Sauf une famille de trois sylvites déjà en train de le quitter, ils doivent être les seuls encore dans le parc. Les cieux autour de Presquile sont désormais sombres comme la fumée âcre d’un feu de charbon, mais quelques trous gris clair permettent encore de distinguer les contours des bâtiments.
Arrivés au beau milieu du parc, Etrika lève la tête et un doigt en direction d’une tour carrée de l’Université, dotée d’une gigantesque horloge murale. Emil, toujours une main fermée sur le poncho, plaque l’autre au-dessus de ses yeux pour parer au vent qui lui rabat les cheveux dedans.
Les étudiants viennent ici entre les cours depuis des générations, alors ils ont construit l’horloge spécifiquement de ce côté, pour qu’on la voie facilement d’à peu près n’importe où, lui explique-t-elle en élevant la voix au-dessus de l’air froid.
J’ai vu des horloges déjà, répond Emil, mais je connais pas celles-là bien; comment je lis cela?
Oh. Le compteur de la caisse, plus tôt. Bien vu. Etrika sort sa propre montre, plus toute jeune mais toujours fonctionnelle, et lui désigne les aiguilles.
Elles tournent toutes dans ce sens-là, mime-t-elle du bout du doigt. Plus elles sont grandes, plus elle vont vite. L’heure où je te retrouverai, c’est quand celle-là sera sur le zéro, tout à droite, celle-là sur le 3, ici, et le petit point sombre de ce côté.
Iel demande qu’elle se répète une seconde fois, pour être sûr d’avoir bien entendu les chiffres, mais comme iel l’a démontré jusqu’à présent, iel comprend vite. Elle referme le clapet en laiton sur le cadran.
Désolée, mais il faut vraiment que je rentre. Où est-ce que je te raccompagne?
Uh?
Oh. Emil ne s’attendait pas à cette question. Est-ce que c’est malpoli de ramener quelqu’un chez soi, là d’où iel vient?
Je veux dire, où est-ce que tu dors?
Je sais pas où bien; je vais chercher maintenant, le froid commence à venir.
Etrika le dévisage, incrédule.
Tu dors dehors? Depuis que tu es arrivé sur Presquile?
Cela est nécessaire. Les gens dans les maisons pour voyageurs ont dit tout était plein. Mais cela va bien; je suis… (nouvel appel au traducteur) habitué, répond-iel sans l’ombre d’un souci.
Elle comprend immédiatement qu’on lui a menti. Payer une nuit à l’auberge en gemmes a sans doute hérissé le poil des aubergistes.
Merde, tu peux pas passer la nuit comme ça, s’exclame-t-elle.
Si. J’ai dit, je suis habitué.
Les pensées d’Etrika s’affolent. Si ses ravisseurs savent qu’iel trimballe toutes ces pierres sur ellui, c’est la piste logique à suivre pour le retrouver. Peut-être sont-ils en train de passer la ville au peigne fin en ce moment même. S’iel continue de dormir à la belle étoile, ce n’est qu’une question de temps avant qu’on le retrouve dans une ruelle sombre et-
Ahlrik-Svan. Tu perds tes pensées encore? s’inquiète Emil.
Hein? sursaute-t-elle. Je réfléchis. Donne-moi du temps.
Elle porte une main à sa tête, ses yeux furetant dans le vide. Le pauvre bougre a dû payer jusqu’à sa nourriture en minéraux rares. Il faut résoudre ce problème au plus vite. Et…
Le tailleur. Le tailleur m’a vue avec ellui, dans ma robe d’Université. Si on l’interroge, on me retrouvera aussi.
Elle pense à ses parents. À Rodrik. À Kenna. À Rieli. Non, non, non, nonononononon.
Ahlrik-Svan!
Alors qu’elle hyperventile, Emil lui pose une main sur l’épaule. Elle ne commence à la sentir que quand iel continue à lui parler.
Respire longtemps, et avec… douceur. Je protège pendant que tu calmes.
Elle sent la chaleur de son geste à travers sa main gantée, et celle de ses mots à travers son Ireul mal articulé. Des mois. Sa première attaque de panique après des mois de (relative) tranquillité.
Je connaissais une femme avec le nom Valef, reprend Emil lentement. Quand quelqu’un tremblait, elle disait: « Imagine ton corps comme un sablier plein, et il vide lentement par les pieds. Quand il sera vide, la peur sera partie dans le sable ». Essaye.
C’est absurde. Tout lui paraît absurde. Mais elle essaie quand même, parce qu’iel a l’air de bien connaître ce qui lui voile le regard, et lui tord l’estomac. Le sable.
Se visualiser remplie de grains lui donne d’abord l’impression d’étouffer. Puis elle se vide. Sa tête redevient claire, centimètre par centimètre. Tout en elle retombe, s’évanouit dans ses orteils, puis dans ses chaussures, puis dans le sol. Le sol est vaste, et il accueille tout le sable qu’elle lui donne, qui l’alourdit et l’encombre. Il ne la blâme pas.
Quand elle ouvre les yeux, Emil la regarde. Ses traits restent neutres, mais une profonde sympathie anime sa voix.
C’est fini presque. Tu ressens mieux?
Il lui faut une dernière demi-minute pour bannir ce qui reste du sable dans son esprit, et laisser les vents l’emporter au loin.
Je vais mieux.
Iel hoche la tête. Elle bredouille.
Merci.
Iel recule d’un demi-pas, lui laissant davantage d’espace mais en continuant de regarder autour d’elle, tel un garde du corps. Ses pensées sont à nouveau aussi claires que possible.
Elle a rendu son jugement. Ce n’est pas une mauvaise personne. Elle peut le croire, et elle souhaite sincèrement, pleinement lui venir en aide.
Foutu pour foutu, je ne peux pas le laisser tout seul, à la rue.
Elle repense à Kenna. L’idée de mettre quelqu’un, et plus particulièrement son jumeau au courant des ennuis d’Emil lui plaque une grimace sur le visage; mais il faut qu’elle lui demande conseil. Il saura… enfin, il y a de bonnes chances qu’il sache quoi faire.
Tu n’as pas à dormir dehors. Tu peux venir chez moi, au moins ce soir.
Emil ne sait pas comment remercier Etrika à la hauteur de son offre. Iel joint les mains, et crie presque un remerciement dans sa langue natale, avant de revenir à l’Ireul.
Merci tellement, Ahlrik-Svan!
C’est rien! gesticule-t-elle, gênée même sans public pour apercevoir la gratitude retentissante d’Emil. Tu as… c’est juste de l’entraide, c’est normal.
Alors qu’ils quittent le parc à nouveau, l’horloge de l’Université sonne 16 heures. Le jeune outrîlien et la jeune Cascadienne forcent l’allure, tandis que l’air gagne en violence, jetant les longues branches pendantes des saules sur leur chemin sur leur passage. Bien des citadins sont déjà rentrés chez eux.
Quand Emil regarde ce ciel sombre et les rues presque désertes, quand iel sent les bourrasques agresser et refroidir sa peau, quand iel affronte les éléments sans ralentir pour trouver un abri; iel se sent presque à nouveau chez ellui.
L'Envol