Coup du saumon
Malhonnêteté
Une main parmi d’autres se porte volontaire pour écarter un rideau, au premier étage de l’Étoile d’Argent. Suivent un œil et une mèche de cheveux blancs, observant la lueur du jour frapper les vitres des bâtiments d’en face. Le ciel brille à nouveau d’un bleu profond, et l’enseigne près de la fenêtre aux rideaux tirés perd lentement sa teinte nocturne, alors que la gérante coupe l’arrivée d’énergie aux glyphes plaqués d’illuminium.
L’Étoile d’Argent tire maintenant sur 52 ans d’activité plus ou moins ininterrompue. La bâtisse qu’elle occupe fut presque totaelement détruite lors de la Quatrième Guerre Civile, du côté de l’avenue Fusanah; guerre commémorée par les mots au-dessus de la porte (1500 Fusanah) et la plaque au-dessus de la cheminée principale (un certain Siège des Trois Sergents?). Aujourd’hui, ses frères et sœurs moins chanceux ont cédé la place aux bureaux modernes du Service Public Sorcier: un bâtiment magnifique, avec vue sur un parc tout aussi magnifique, dont les colonnes tressées semblent évoquer une histoire qu’Emil n’a pas encore étudiée.
Iel comprend toutefois que cette histoire reste honorée. Les plus gros blocs de pierre ayant survécu sont devenus la nouvelle fondation de l’Étoile d’Argent; et les plus petits sont encore visibles ça et là sous le motif acrylique couvrant le sol du rez-de-chaussée, juste en dessous de la chambre d’Emil. D’autres détails historiques figurent encore sur la petite plaque au-dessus de la cheminée, mais Emil n’a pu convaincre qu’une personne à l’auberge de la lire pour le traducteur, et celle-ci n’a pas daigné s’attarder très longtemps. Iel a passé plusieurs contrejours… non, pardon, plusieurs nuits à méditer sur ce que le reste du texte peut bien raconter.
Maintenant qu’iel s’aventure au-delà des constructions quasi-neuves qu’iel a visité aux côtés d’Etrika, Emil comprend qu’ici, un défaut de fabrication, même saillant, est loin d’être une fatalité. L’imperfection d’une maison la définit plus qu’elle ne la menace. Et en cas de vrai problème, il semble toujours y avoir quelqu’un de disponible pour effectuer les réparations nécessaires.
Enfin; sauf pour la ventilation de cette auberge (supposément “dernier cri”, quoi que cela veuille dire). La vieille gérante vespine n’a cassé de s’excuser auprès d’Emil pour les odeurs graisseuses de cuisine montant à la fenêtre de sa chambre; mais cellui-ci a bien plus envie de savoir ce qu’ils préparent d’aussi bon que d’ajouter à une pile de plaintes.
Emil ne compte pas se cloîtrer ici, de toute manière.
La main serrant l’épais tissu du rideau rejoint ses semblables, et l’étranger se prépare pour une nouvelle journée en d’étranges terres.
Maintenant camouflé comme il se doit, son poncho est une véritable aubaine. Rencontrer du monde est… à défaut d’être agréable ou facile, moins risqué. Ses trop nombreux doigts continuent de se crisper de peur à l’idée de trop s’agiter (ou pas assez) et être remarqué. Analysé. Dépecé du regard.
Malgré cela, tout en arpentant les pavés d’un jardin à la fore chatoyante, Emil s’autorise à se sentir quelque peu accompli. Tout ce temps de préparation, de tension, d’appréhension commence à porter ses fruits. Les rectangles de papier texturé et les pièces percées dans ses poches lui épargneront les aléas du troc pour un bon moment. Ce papier et ce métal, ces varses, sont ici une manifestation solide du pouvoir. Son acclimatation, à laquelle Etrika et les siens ont grandement contribué, progresse de jour en jour.
Le bruit de la monnaie lui rappelle toutefois des mots durs.
Emil n’est pas totalement seul, n’est-ce pas? Iel a toujours ses vêtements, ses possessions. Des morceaux d’amitié protégés du vent et de la pluie. Mais cinq jours après avoir perdu celle qui aurait pu être une amie, iel se sent… vide.
Ne t’approche plus de ma famille, et encore moins d’elle. Si tu la mets à nouveau dans cet état, je te retrouverai. Et je te le ferai regretter.
Les dernières paroles de Kenna ont fait battre son coeur plus vite, plus lourdement. Il lui semble parfois que depuis ce moment, il n’a pas vraiment ralenti.
Sa nouvelle conscience du temps, pour ellui comme pour les siens, l’a d’abord frappé de désespoir. Et après quelques nuits, le désespoir s’est cristallisé en une détermination familière. Celle qu’iel a déjà offert à des amis chers, et plus d’une fois. Il faut continuer, car une mort inutile est une mort inacceptable.
Tout est comme avant. Et pourtant tellement différent.
Parmi ces différences: Emil ressent maintenant le besoin d’écrire. Sa tête commence à ne plus lui suffire pour appréhender une île aussi compliquée, et le papier ici est loin d’être aussi rare ou précieux qu’en sa terre natale.
Iel effectue notamment les exercices des livres scolaires de Rieli. Même destiné à de jeunes enfants, ceux-ci sont bien plus complets que les notes qu’iel a perdu à son arrivée, et sa syntaxe a tôt fait de grandement s’améliorer. Avide de connaissances, Emil a imploré au professeur Oskobel de lui procurer d’autres ouvrages; mais l’université n’avait pas grand-chose adapté à son niveau. Aussi le professeur a-t-il demandé à quelques amis s’ils avaient de quoi satisfaire un jeune enfant très curieux. Pas très flatteur, mais la collecte a vite porté ses fruits.
Tout d’abord, le professeur lui a offert un objet personnel: un guide de survie et d’exploration, orienté vers un jeune public sylvite. Une lecture inutile, une fois mis de côté les passages survolant les plantes, fruits et champignons, comestibles ou à éviter.
Est ensuite venu le tour d’un imagier, dont Emil a vite tiré un vocabulaire précieux. Parmi lesquels les adjectifs ordinaux, qui lui permirent de comprendre la gravité d’une Quatrième Guerre Civile.
Iel a mis un certain temps à dépoussiérer un livre horriblement jauni, pas plus gros qu’un carnet; garni de prières archaïques, de modèles de supplications à communiquer aux Vertus… et de gribouillis laissés par un enfant peu attentif à l’éducation religieuse. Iel n’a survolé qu’une douzaine de pages avant de ranger l’ouvrage.
Puis iel est rapidement passé à un livre historique, traitant des quêtes de maintes figures héroïques. Bien que curieusement, il ne comportait aucune date claire, et chaque chapitre commençait par la même formule. Bizarre, comme style de rédaction.
Une fois celui-ci abandonné (trop de mots intraduisibles), Emil s’est attardé longtemps sur un petit pavé au contenu bien plus utile que tout le reste: un manuel d’éducation civique, daté de deux ans déjà mais apparemment toujours d’actualité.
L’Autorité Presquilienne, de ce qu’iel en comprend, semble accorder de nombreux bénéfices à ses citoyens, selon une métrique tordue appelée “na-sio-na-li-té”; ceux qui la remplissent ont droit à tout, et les autres à bien peu. Pour l’obtenir, il faut être né sur l’île, y avoir vécu des années, ou avoir l’appui de quelqu’un la possédant déjà. Et dans tous les cas, remplir des tentes entières de papiers à l’attention d’une série de bureaux aux acronymes tortueux.
Sans une quelconque pièce d’identité, Emil peut abandonner l’idée de quitter l’île comme celle d’y rester. Selon le professeur, le procédé complet peut aisément prendre des semaines entières. Il a promis à son nouveau protégé de jouer de son statut, mais Emil n’est pas particulièrement optimiste.
Tout ceci est lent. Trop lent, comme la traversée d’un canyon. La prudence frustrante, le danger omniprésent, les nerfs à vif. Sans autre choix que d’aller de l’avant.
Emil vit peut-être dans le luxe, mais n’a pas le luxe d’attendre. Non, de faire attendre sa véritable famille. Il pourrait leur arriver n’importe quoi, pendant qu’iel attend qu’on l’officialise en tant que personne et le laisse se mouvoir à sa guise.
Aussi traître que soit le canyon, iel doit trouver un raccourci.
Ces derniers jours n’ont pas été agréables pour Etrika. Elle est censée reprendre des forces, mais son anxiété générale sape tous les efforts de son corps pour la rétablir.
Salut maman. Dis, tu savais qu’ils ont inventé une bombe qui efface la magie comme un coup d’éponge sur un tableau noir? Si, si, je l’ai entendu aux infos ce matin. Décidément, on n’arrête pas le progrès.
Elle ne leur a rien dit, évidemment, et ne pourrait probablement même pas le faire. Pas même Kenna. En vérité, elle a bien plus peur qu’on la croie que non. Elle continue de se demander si cette même peur qui ronge Emil.
Nerveusement, elle tapote les feuilles de papier sur son bureau. Les runes kéro lui semblent insignifiantes, maintenant. Les examens aussi. Mais elle n’a pas tellement le choix, alors elle essaie, encore et encore.
On toque à la porte de sa chambre.
Etrika?
Ouais? marmonne-t-elle en se tenant la tête à deux mains.
Annahlis entre, un petit plateau en main. Etrika groupe une rame de papiers raturés jusque dans les marges, et balaie d’un revers des pelures de gomme. Sa mère dépose thé et biscuits sur le peu d’espace libre ainsi créé.
Tu t’en sors?
Plus ou moins.
Entendre “achevez-moi”.
Je t’ai mis le médicament à côté de la tasse. N’oublie pas de le prendre, hein?
Oui, je m’en souviendrai, t’inquiètes pas.
Elle croit un moment que sa mère va repartir, mais elle la serre dans ses bras au milieu d’un mouvement de stylo. Un gros trait d’encre ruine ses calculs, sans qu’elle en ait grand-chose à faire. Elle avait sans doute encore fait des erreurs, de toute manière.
Tu te reposes bien, et tu travailles bien, d’accord? lui ordonne-t-elle d’une voix cassée par le souci.
Etrika grimace à son insu. Elle n’a jamais été très câline, et elle ne saurait pas quoi dire si sa mère se remettait à pleurer. Ses larmes ont coulé toute la soirée de son retour, et quelques fois sans prévenir les jours suivants.
Ça ira, maman. Je peux… je peux me concentrer, s’il te plaît?
Bien sûr. Si tu as besoin de quelque chose, tu me le dis, hein?
Oui, promis.
À contrecoeur, Annahlis finit par rompre l’embrassade, et quitte sa chambre sans un mot de plus.
Etrika soupire, puis fait descendre la pastille rose sur le plateau avec une grosse gorgée de thé Lornade. On lui en sert quatre ou cinq tasses par jour, et la monotonie lui pèse; mais c’est sa variété préférée, donc elle respecte l’attention de sa mère et ne dit rien. Elle se sent déjà assez coupable de lui avoir fait poser une semaine entière de congé.
Pendant toute une heure, elle planche sur la retranscription de l’entretien avec le commandant de caserne; mais son visage reste obscur, et est bientôt remplacé par celui d’Emil. Le désastre qui ravage son peuple est d’un autre ordre qu’une chute de rochers. Son cerveau a vraiment le chic pour saboter son propre travail.
…Fait chier.
Elle n’arrivera à rien en laissant ses pensées tourner en rond. Il lui faut une bonne nouvelle, une avancée, n’importe quoi de positif auquel se raccrocher. La sortie en famille sur Presquile-la-Jeune remplirait aisément ce rôle, mais elle lui semble tellement loin. Plus une distraction qu’une future récompense.
Elle doit voir Oskobel.
Péniblement, elle se lève et repousse la chaise, qui lui semble horriblement lourde dans ses mains maladroites. Un demi-mensonge à servir à sa mère lui vient sans effort, pour qu’elle l’autorise à sortir seule.
Elle a l’habitude.
Trisha n’a qu’une envie, peu commune chez elle: oublier, et surtout se faire oublier.
Pour l’instant, le café aux fruits sur sa table et le carnet à dessin sous sa main font l’affaire. L’effort artistique, exigeant, éponge la gêne qui lui colle à la peau.
Chaque minute, elle lève la tête et jette un coup d’oeil bref au moineau de la table d’en face, qui picore nonchalamment les restes d’un client disparu juste avant qu’elle arrive. Cet idiot n’arrête pas de se retourner, mais son plumage est inconnu de Trisha, alors elle endure ses petits mouvements capricieux. Sans oublier de boire la café tant qu’il est bien brûlant.
Verre aux lèvres, elle ne le voit pas arriver derrière elle.
Tu dessines très bien.
La voix qu’elle reconnaît la secoue comme un fouet, et elle douche le pauvre moineau de café en crachant de surprise. Outragé, le petit animal fuit avec force piaillements.
Oh, non, excuse-moi! Je ne voulais pas–
Elle tousse violemment pendant quelques secondes, un arrière-goût fruité dans les narines. Bordel de merde, qu’est-ce qu’iel fait là?! Comment l’a-t-iel retrouvée?
Espèce de–! commence-t-elle, avant de tousser à nouveau. Qu’est-ce que tu me veux, encore?!
Désolé, je… je voulais demander pardon pour hier. Je ne voulais pas insulter.
“Pas insulter”? D’où tu te croyais poli, sale–
Tu vas me dire que c’est la faute à ton putain de traducteur, j’imagine?
Euh… oui.
Attends. Le carnet. Son coeur bondit dans sa poitrine, puis un soulagement immense l’étreint quand elle constate qu’elle ne l’a pas tâché. Dans le cas contraire, elle n’aurait pas hésité une seconde à planter son crayon dans l’oeil restant d'Emil.
J-Je suis vraiment très désolé. Le traducteur marche mal avec mon langage. Je voulais dire–
Tu crois que j’en ai quelque chose à foutre? lui lance-t-elle avec un ton bas, meurtrier.
Emil bégaie, et tous ses progrès linguistiques s’envolent devant la colère de l’étudiante, qui cherche avec impatience d’éventuelles tâches sur sa jupe.
Je… je reviens vite!
Et voilà qu’iel se barre. Merveilleux.
Trisha pensait qu’elle pourrait passer une journée tranquille. Rien qu’une. Les dieux savent qu’elle en a besoin, après les dégâts qu’Emil a infligé à sa réputation, et par extension sa fierté. Déjà quatre camarades de classe sont spontanément revenus sur leur participation à sa fête. C’est la première fois depuis son entrée à l’université qu’elle essuie ce genre de revirements, et–
Foutredieux, il y a vraiment une tâche de café sur sa jupe.
Voilà! Je suis très désolé encore.
Trisha se redresse, et constate qu’Emil tient deux verres de café aux fruits dans les mains. Un serveur uumain l’accompagne, armé d’un torchon et d’une éponge, et nettoie prestement les tables souillées avant de s’éclipser pour satisfaire un autre client.
Tu–
J’ai payé, l’interrompt Emil, le visage encore crispé de honte. Un pour moi et un pour toi. J’ai de la monnaie, tout va bien.
Trisha n’est pas prompte à pardonner, et elle ne fera aucune exception pour un simple verre gratis, mais sa colère retombe tout de même d’un degré. Disons qu’elle n’est pas prête à l'apprécier plus, mais plutôt à le détester moins. Il y a des moitiés qui comptent plus.
Comment ça, un pour toi? Tu vas me laisser tranquille, à la fin? lui crache-t-elle avant d’entamer sa boisson.
Je ne veux pas embêter très longtemps, je promets, continue Emil en s’asseyant. Je cherche où je peux obtenir des documents, seulement.
Trisha lève un sourcil. Emil tourne deux de ses pouces sous son poncho.
Des documents?
J’ai… perdu des papiers importants, confesse-t-il en baissant le regard. Des papiers pour l’identité. J’ai besoin d’obtenir des nouveaux vite, pour euh… pour étudier. Mais je ne sais pas où je dois aller.
Elle essaie un moment de relier les points, sans succès. D’où vient-il m’emmerder, moi spécifiquement, avec ça…?
Va voir un professeur, répond-elle sèchement.
J’ai parlé à professeur Oskobel déjà. Je dois trouver un, uhm… un moyen différent, conclut-il à l’aide de son traducteur.
Mais va embêter quelqu’un d’autre, pitié! Tu crois sérieusement que je vais t’aider alors que t’as déjà ruiné d’avance ma–
Alors qu’Emil a déjà reculé sa chaise d’un demi-mètre face à son éclat, elle s’arrête brusquement.
La fête.
Non. Si? Oh, oui. Oh, carrément oui, même.
J-Je pars. Je suis très désolé, très désolé vraiment–
Dans son esprit vient de germer une idée. Une méchante idée.
Non, attends.
Hein?
Emil ne bouge plus, et voit Trisha fermer les yeux un moment, avant de changer radicalement de ton. Est-ce vraiment la même personne? Ces Presquiliens me regardent de travers, mais ils ne se sont pas regardé, eux, songe-t-iel craintivement.
C’est bon. Je comprends, maintenant. Désolée de t’avoir crié dessus. Tu ne me voulais pas de mal, et tu m’as payée un nouveau verre.
Prononcer ces mots, l’excuser si ouvertement lui fait presque physiquement mal; mais elle n’a pas le choix. Si elle veut que son plan fonctionne, elle doit mobiliser tout son talent.
Je… merci, bredouille Emil. Je ne voulais pas donner des problèmes, je jure.
C’est rien. Tu as besoin de papiers, c’est ça? dit-elle en se rasseyant plus convenablement, sur un ton mi-mielleux mi-soucieux.
Oui, des documents qui certifient l’identité.
Elle expire un coup bref, avant de baisser la voix.
Bon, je ne tiens pas tellement à t’encourager à ça, mais si tu les veux rapidement–
Très vite, oui.
Ferme-là et laisse-moi finir, crétin.
…Je disais donc; si tu en as besoin rapidement, tu peux peut-être aller directement là où on les imprime, et expliquer ta situation. Qui sait, peut-être même qu’ils pourront te les faire dans la journée, si tu ne traînes pas!
L’étranger reste bouche bée face à une si bonne nouvelle.
C’est vrai…? Je dois aller où, s’il te plaît?
Pas de panique, et parle moins fort; je vais…
Elle réfléchit un instant, si bref qu’Emil ne le remarque pas. Non, elle ne doit pas prendre ce genre de risque elle-même.
…te donner l’adresse. Tu as de quoi écrire?
Emil brandit un calepin et un stylo flambants neufs, le visage décoré d’un large et fier sourire.
J’ai acheté cela hier! Et je connais les syllabes pour écrire, maintenant.
Bravo, abruti. Bonne chance à la maternelle. Heureusement qu’iel soit trop excité pour se demander pourquoi elle n’écrit pas l’adresse elle-même.
Bien, reprend-elle sur un ton conspirateur. Je ne vais pas le dire dix fois, alors note bien.
D’accord.
Emil recopie laborieusement le nom de la rue et le numéro exact. Trisha jubile déjà en dévorant du regard ses caractères tremblants, quasi illisibles, tracés sans aucune méfiance.
Vin-teu-sète, ru-du-pui-gri; j’ai écrit bien?
Pas si fort! siffle-t-elle en le maudissant intérieurement. Je vais avoir des ennuis si tu dis à quiconque que je t’ai parlé de ça!
Oh, je suis désolé! Je vais aller là-bas; merci pour l’aide, vraiment!
Iel s’incline, avale sa boisson d’un trait et se lève.
De rien, répond-elle avec l’expression charmante d’une poupée. L’entraide est un des principes de Presquile, après tout.
Emil hoche la tête en signe d’acquiescement, puis commence à s’éloigner.
Ça y est. Plus qu’à–
Pardon. Trisha?
…Quoi?
Comment tu connais cet endroit? demande-t-iel avec une curiosité innocente.
Elle ne s’attendait pas à ce genre de question! Pourquoi cela lui a-t-il échappé?! Vite, lui sortir une explication plausible.
Et bien… j’ai… j’ai déjà perdu des papiers, moi aussi. Des formulaires, des trucs importants. Et ma famille travaille pour la ville, alors…
Ah! Je comprends maintenant. Désolé encore.
C’est bon, c’est du passé, le presse-t-elle en secouant la main. Tu devrais te magner, si tu veux tes documents avant le soir!
Tu as raison, s’exclame Emil. Merci encore! Aie une bonne journée! lui lance-t-iel avant de partir en courant.
Trisha l’observe un moment encore, avant qu’iel ne tourne à un coin de rue et quitte son champ de vision.
Elle se met alors à rire, rire, si fort que le serveur ayant nettoyé la table quelques minutes plus tôt croit d’abord qu’elle s’étouffe. Elle a tôt fait de le rassurer, expliquant qu’elle pensait juste à une blague.
Et quelle excellente blague. Quand elle repense à ce qui est arrivé à l’une de ses amies de première année en se rendant à cette adresse, Trisha a hâte de voir ce que le destin réserve à Emil. Sa fête de fin d’année scolaire a peut-être pris un coup dans l’aile, mais c’est avec une joie sans bornes qu’elle sirote son nouveau café aux fruits, et pense au reste de cette merveilleuse journée.
Comme quoi le Bateleur l’a bien écoutée, après tout.
Dans l’une des voitures de Presquile, le regard d’Etrika s’égare longuement sur les passagers. Un père vespin intimant à son enfant uumain de 5 ans de ne pas se mettre debout sur son siège. Des gestionnaires industriels discutant du cours de l’acier. Des gens pleins d'énergie.
Elle ne songe qu’à la possibilité, pas si infime que ça, qu’un général d’une île lointaine décide, entre deux verres de vin, de souffler leurs existences comme des bougies. Elle est entourée de vie, et ne songe qu’à la mort.
Les arrêts brusques du véhicule la ramènent parfois à la raison, et elle se dit que l’excuse qu’elle a donné à sa mère n’en était peut-être pas une: il lui faut vraiment quelque chose de plus fort pour tenir le coup.
Monter ta dose?
Etrika hoche la tête faiblement. Gideo voit les cernes sous ses yeux, et ne doute pas qu’elle a en a besoin. Cependant, il doit l’avertir, avec le peu de tact qu’il possède.
Tu sais que ce genre de traitement rend vite accro, si on n’y fait pas attention. Je veux bien, mais pas plus d’une semaine, d’accord? Après, on reprend le sevrage.
Oui, je comprends.
L’infirmier attrape une prescription, et la remplit en hâte.
Très bien.
Ne bouge pas, je t’apporte ça tout de suite.
Elle se tortille sur sa chaise, tandis qu’il se lève de la sienne. Tout lui paraît inconfortable, de ses chaussures à son col.
Dites, Gideo-Kern– lui lance-t-elle depuis le bureau alors qu’il ouvre l’une des armoires à médicaments.
Quoi?
Emil… iel va bien? Je veux dire, après ce qu’il lui est arrivé.
Gideo grince des dents.
Le secret médical, ça te dit quelque chose?
S’il vous plaît; je veux juste savoir si c’est pas grave. Enfin, pas trop.
Une chance pour lui qu’elle ne voit aucun de ses visages.
…Non. Ce n’est pas si grave. J’ai vu et me suis occupé de pire, quand je bossais au-dessus de l’Équateur. Ça se soigne sans trop de mal.
Il claque l’armoire et remet le verrou en place. Lorsqu’il revient dans le bureau et pose le sachet de pastilles devant Etrika, il peut lire un soulagement timide sur ses traits. Et se surprend à espérer que l’étranger s’en tirera; ne serait-ce que pour son bien à elle.
Entrez!
Le professeur a l’impression de pas avoir dormi depuis des décennies; il accueille Etrika d’une voix terriblement fatiguée, oubliant même de l’inviter à s’asseoir.
Professeur? C’est à propos…
Je me doute bien de quel propos vous parlez, Mademoiselle Ahlrik, soupire-t-il en rangeant distraitement un bureau loin d’être aussi propre que de coutume. Je ne sais toutefois pas comment je pourrais vous aider.
Non, ce n’est pas… je veux juste savoir si Emil s’en tire, avec ses démarches.
Ses démarches? Oh! Vous faites bien de me le rappeler–
Avant qu’une Etrika confuse lui demande ce qu’il entend par là, Oskobel défait le peu d’ordre sur son bureau, et tend à Etrika un dossier agrafé aux pages du même vert clair que ses feuilles.
Remettez-lui ça en passant, je vous prie. Ce ne sera pas plus mal qu’iel l’ait déjà rempli, une fois son titre de séjour obtenu.
Etrika lit l’intitulé; deux fois, et lentement.
[CANDIDATURE SCOLAIRE]
[Université Cascade-Presquile]
[Niveau: 1ère année]
Le champ [Branche d’admission] reste, pour le moment, vide.
L’adresse est épinglée au dos. Et dites-lui de passer me rendre le formulaire du titre de séjour, s’iel l’a déjà rempli. On n’avancera pas sans cette première étape.
Elle considère un moment la possibilité étrange (mais pas déplaisante) qu’Emil intègre les rangs de l’établissement. Qu’elle le croise régulièrement à l’aller, ou au retour, ou le weekend. Qu’iel mène une vie normale. Un tel futur lui semble étrangement irréel, incongru, et elle ne saurait pas dire pourquoi.
Elle salue le professeur et repart en silence pour le laisser revenir à son travail; ou du moins essayer, en dépit de ses tracas.
Aussi affamé qu’iel soit, Emil n’a pas le temps de passer par la salle commune de l’auberge et attraper un en-cas. Ouvrant la porte de sa chambre en trombe (et réveillant sans le savoir un voisin au milieu de sa sieste), iel s’empare de ses varses en un clin d’oeil et quitte la pièce tout aussi rapidement. Un coup de clé, un virage et une volée de marches, et le voilà prêt à partir. Mais iel s’arrête brusquement devant le comptoir.
…Comment je trouve cette rue?
Quel imbécile! Depuis son arrivée à Presquile, iel s’appuie seulement sur sa mémoire et sa carte personnelle pour s’orienter; il ne lui est jamais venu à l’esprit d’en apprendre les noms. Et vu comment Trisha a parlé de l’adresse, il pourrait être malavisé de demander le chemin à n’importe qui. Que faire? Iel veut ses papiers au plus vite. Sa première idée est de consulter Zeo, mais…
Une carte de la ville! C’est vrai, Emil connaît ses lettres maintenant. Quelqu’un doit bien pouvoir lui en prêter une. Peut-être la gérante?
Madame? Madame!
Emil martèle le carillon du comptoir si fort qu’iel fait trembler les crayons d’un pot voisin. La vieille vespine se réveille lentement, passant ses griffes dans ses longs cheveux gris ébouriffés. Levée de son fauteuil, elle serre son châle et ouvre à peine les yeux en demandant à Emil:
Qu’y a-t-il donc…? Oh, Subarin-Vati! Ce n’est pas à propos de la ventilation, j’espère?
Non, non– Une carte? Est-ce que vous avez une carte, pour que j’utilise?
Uhm… Ma foi, je veux bien regarder. Donnez-moi une minute, s’il vous plaît.
Une minute, deux minutes, chaque perte de temps s’additionne vite dans la tête d’Emil. Iel peine à tenir en place, et se retient tout juste de crier de frustration quand la vieille femme s’excuse un instant pour aller voir si, à tout hasard, cette fichue carte ne serait pas quelque part dans son bureau.
Iel n’en peut plus. Quitte à attendre, autant prendre un bon bol d’air. Emil pousse la grosse porte aux carreaux flous de l’auberge, et ne remarque pas que quelq’un se trouve juste derrière. L’arrivant infortuné se fait frapper à l’épaule sans pouvoir réagir.
AÏE!! Faites attention, nom de–
Etrika et Emil s’immobilisent, frappés un court moment de surprise. Avant qu’elle puisse lui dire quoi que ce soit, l’étranger se confond déjà en excuses, les joues rouges de honte.
Ahlrik! J-je suis très désolé, je ne voulais pas blesser!
C’est… ça va, je te jure.
La douleur dans ses muscles s’estompe déjà à la vue d’Emil; elle est vraiment soulagée de voir qu’iel va bien. Frottant son épaule encore quelque peu endolorie, elle veut lui demander sur quoi iel s’affaire en ce moment, mais remarque soudainement un détail.
Tu parles mieux maintenant, on dirait. Les bouquins de ma sœur t’aident? l’interroge-t-elle avec un début de sourire.
Oh– oui, les livres aident beaucoup, répond Emil précipitamment. Je comprends les syllabes du Ireul maintenant; c’est très plus facile que mon langage.
Ravie de l’entendre. Tu commences à t’habituer à Presquile, on dirait.
Une courte pause. Iel semble presque… vouloir fuir? Etrika devine aisément ce qui le pèse;
Écoute, si c’est à propos de la scène à l’infirmerie, je…
Je suis très désolé. Désolé infiniment.
Sa voix androgyne semble se fêler face au sujet.
Je n’ai pas pensé que je pouvais faire du mal. Je comprends si tu ne veux pas pardonner. Je promets que je débrouillerai seul– j’arrête d’embêter, et je remercie beaucoup pour l’aide entière.
Etrika sent sa gorge se nouer à ces adieux soudains.
…Je suis contente d’avoir pu t’aider. Vraiment. Tu… comptes rester à Presquile?
Je ne sais pas, répond-iel nerveusement. Je n’ai pas trouvé les choses que je recherche encore.
C’est vrai ça. Ses fameuses recherches. Etrika avait presque oublié avec tout le reste. Ce qui lui rappelle soudainement:
Oh, avant que j’oublie. Oskobel voudrait te voir, pour tes papiers. Il dit que–
Cela est bon! l’interrompt Emil. J’ai trouvé comment faire cela; c’est… une personne a donné une adresse! Je peux débrouiller seul pour cela, maintenant.
Une adresse? Etrika est prise au dépourvu par un tel développement. Parle-t-iel de la mairie, ou d’autre chose? N’était-iel pas censé faire profil bas et éviter la bureaucratie habituelle?
C’est quoi, cette adresse? lui demande-t-elle, curieuse. Je peux voir?
Emil regarde à droite, puis à gauche, et lui glisse subrepticement une page de carnet dans les mains.
Ne dis pas avec ta voix, s’il te plaît.
Si c’est un secret, elle aurait bien du mal à trahir: Emil écrit encore plus mal que Rieli. Quand elle était deux fois plus jeune. Etrika approche le morceau de papier de ses lunettes, mais le geste ne les rend pas plus discernables. “V”? C’est forcément un “v”. “Vingt”… “vingt-s”… “vingt-six”? “Vingt-sept”? Elle en a presque mal aux yeux.
Subarin-Vati?
Emil se retourne brusquement, et tombe nez-à-nez avec ce qu’Etrika suppose être un membre du personnel de l’auberge. De ses doigts frêles, elle tend à l’étranger une carte soigneusement pliée.
Vous me la rendrez à la fin de la journée, n’est-ce pas?
Oui, madame! s’écrie Emil en lui prenant l’objet des mains. Je remercie beaucoup! Je reviens très vite!
Emil, tu–
Mais Etrika n’as pas le temps d’achever sa phrase qu’une main d’Emil reprend possession de l’adresse. Qu’est-ce qui lui prend, enfin?
Hey! Tu ne veux pas que je t’aide une minute?
Iel ouvre grand son œil valide, ne sachant quoi répondre.
Cela va! Je promets! Je débrouille!
Et si je reste une minute de plus avec toi, ton frère me tuera.
Son poncho claquant dans sa course, Emil s’éloigne en quatrième vitesse; plus vite que sa carrure frêle ne le suggérerait.
Etrika se sent soudainement très seule. L’après-midi sombre lentement dans le soir, et les tons d’agrume les plus fins commencent à souligner les contours des nuages au zénith. L’air est tiède, agréable. Et Emil s’en va.
Elle aurait au moins voulu lui dire–
Au revoir, Ahlrik!
Agréablement surprise, elle répond à son cri et son geste lointain.
Au revoir, Emil!
La foule a tôt fait d’avaler son ami.
Iel a l’air bien pressé, dites-moi, commente la vieille vespine. Enfin bon.
Sur ces mots, elle retourne à l’intérieur de l’auberge, écartant avec précaution ses ailes du chemin de la porte. C’est le moment que choisit Etrika pour lui rappeler qu’elles tiennent quelque chose.
Oh, fichtre, murmure-t-elle en jetant un œil au formulaire du professeur.
Meh. Ça ne peut pas être trop grave, à un jour près. Elle pourra lui remettre demain, et même l’aider à le remplir; elle est déjà passée par là, après tout. Elle pourra lui expliquer les parcours proposés.
Si Emil décide de rester.
…Etrika soupire. Elle devrait rentrer, ou sa mère va se faire un sang d’encre.
Le temps presse. Les pattes d’Emil, coincées dans des bottes tout juste trop petites, lui font mal. Son souffle est court, et iel ne le reprend que parce que chaque intersection majeure est un nouveau casse-tête à résoudre sans tarder. Est-ce une route, une ruelle, une entrée de cour? Le plan n’affiche pas les petites impasses, et une autre foule de détails dont iel aurait bien aimé être prévenu.
J’ai de l’argent. Je sais ce que je cherche. J’ai de quoi garantir ma survie. Plus que ces fichus papiers!
La carte de l’aubergiste toujours dépliée dans deux mains, iel s’appuie sur une troisième pour enjamber une barrière, et traverse comme une flèche le jardin d’une maison pour contourner une ruelle barrée. Emil préfère s’attirer la colère d’un gros chien enchaîné à sa niche que d’un groupe d’ouvriers du bâtiment équipés d’outils lourds.
Le bruit du fleuve (dont Emil sait maintenant qu’on l’appelle le Ferle) se fait plus fort et la foule plus dense, à mesure qu’iel se rapproche des rives. Une petite brise chaude venue du zénith vient lui caresser le cuir chevelu alors qu’iel tente de se frayer un chemin à travers une véritable fourmilière de Cascadiens.
Encore quelques grandes rues et une paire de ponts. Des mouettes grises, noires dans la lueur fatiguée du soir, poussent des cris déchirants. Quelque part sur une colline, un clocher universitaire sonne 16h30.
Il est déjà si tard? Tu t’en sors, chérie?
Un déjà-vu insupportable envahit Etrika quand sa mère lui pose une énième fois la même question, et vient lui offrir la même tasse de thé.
…Pas trop. Je veux dire, ça va, c’est juste long.
Oh, léger changement de routine: Annahlis ne lui redis pas de l’appeler en cas de besoin, cette fois-ci. Ironiquement, c’est ce qui rappelle à sa fille de lui demander quelque chose.
Maman?
Oui?
Presque une note d’espoir dans sa voix.
Tu veux bien m’apporter la grande carte de Papa dans le bureau, celle qui se déplie et fait toute la périphérie? Je dois voir la portée d’un truc. Pour mes devoirs.
Sa mère lui aurait sans doute apportée même sans explication. Mais elle ne peut pas s’empêcher de chercher quelque chose de plausible à ajouter. Une sorte de mécanisme de défense.
Bien sûr, je t’amène ça tout de suite; ne bouge pas.
Merci, Maman.
Etrika en a presque fini avec les questions posées au commandant de la caserne de Fallais. Plus qu’à s’éreinter tout un après-midi et réécrire son travail au propre. Mais une autre question subsiste, et elle ne trouvera pas la réponse à celle-là dans ses calepins.
Où est-ce qu’Emil est allé?
L’adresse qu’iel a noté ne lui dit rien; presque tous les bâtiments administratifs de la ville ont leur place dédiée, ou quelque désignation unique. La mairie est au 1 Place de la Mairie, les bureaux du Service Public Sorcer au 1 Parc des Sergents, et ainsi de suite. Qu’est-ce que c’est que ce 27 voie truc-machin? Ce n’est pas parce qu’Emil est un étranger, hein– mais quelque chose ne tourne tout de même pas rond.
Etrika? C’est celle-là que tu voulais? lui demande Annahlis depuis le pas de la porte, un large étui de cuir rectangulaire (étiqueté “Prêt: Compagnie Hydromotrice Kaskadyn” et estampillé du sceau de la ville) en main.
Oui, c’est la bonne! Merci.
Elle se lève pour prendre la carte… et ses jambes pleines de fourmis se dérobent sous elle sans crier gare.
Alors qu’elle lâche un petit cri angoissé, L’instinct maternel d’Annahlis la précipite vers elle; elle la prend dans ses bras juste à temps, lui évitant une vilaine chute.
Etrika!! Bons dieux, tout va bien? Tu m’entends?
Ça y est. Elle pleure à nouveau. Arrête, arrête, s’il te plaît. Etrika la rassure du mieux qu’elle peut, c’est-à-dire pas assez.
C’est bon, c’est bon! J’ai juste… ça fait des jours que je reste assise là.
Elle se retient d’ajouter qu’en plus de sa convalescence sédentaire, les nouveaux anxiolytiques de Gideo lui donnent la sensation d’être une peluche trempée, alourdie par l’eau d’un long bain savonneux. Sa mère irait gifler toutes ses joues sans attendre.
Tu es sûre que ça va? Est-ce que c’est parce que tu es sortie? Oh, Visionnaire, veille sur elle.
Elle se sent déjà mieux, et ce n’est pour une fois pas une exagération; mais c’est à croire que sa mère n’a rien entendu de ce qu’elle vient de dire. Etrika sent ses larmes mouiller ses joues.
Je vais bien, je te jure. Je… je peux me reposer?
Oh… bien sûr, chérie. Excuse-moi.
Encore une étreinte-surprise. Et une fois qu’Annahlis a largement rattrapé son oubli d’il y a une minute, Etrika peut enfin respirer à nouveau. Elle n’aurait jamais deviné qu’il existait autant de façons de se dire à la disposition de quelqu’un.
Tu veux bien fermer la porte, s’il te plaît? J’ai bien avancé, et j’ai envie de dormir un peu.
Sa mère s’essuie les yeux avec un mouchoir de poche, lui souhaite un bon repos et obtempère d’un pas lourd. Ce n’est qu’une fois le son de ses chaussons disparu dans les escaliers que la pression immense de son inquiétude retombe dans la chambre d’Etrika.
…Allez, je regarde ça vite fait, et je vais me reposer.
Elle déplie la carte sur le sol, révélant un plan de presque deux mètres de côté, au niveau de détail pas tant supérieur à celui de l’incroyable carte d’Emil, mais comportant bien les noms de rue, une flopée de données concernant les réseaux d’énergie urbains, et les désignations légales des propriétés (enfin, celles de l’année passé).
Etrika cherche un 27 crédible. Pas celui-là. Pas celui-là non plus. Ni celui-là.
Au bout de plusieurs minutes à balader ses doigts sur le centre-ville, elle n’a pas encore trouvé. Mettant de côté les zones résidentielles, il n’y pourtant pas tant de rues au-dessus de 20 numéros? Agacée, elle fait un saut rapide à son bureau pour y prendre un crayon à papier. Tant qu’elle n’appuie pas trop fort, elle pourra juste gommer derrière. Ni vu ni connu.
Reprenons: pas celui-là; petite croix. Pas celui-là; petite croix aussi.
Au bout de quelques minutes encore, Etrika s’inquiète. Elle est sûre de n’avoir manqué aucun 27. Okay, elle ne connaît pas sa ville natale par coeur, mais elle la visualise assez bien, et sait lire un plan depuis la maternelle, pour emprunter les transports scolaires. Qu’est-ce que c’est que cette histoire?
La note d’Emil lui revient à l’esprit. Le nom de la voie était indéchiffrable, mais elle se souvient bien du nombre de mots et de leurs tailles respectives. Deux petits, puis deux moyens. Qu’est-ce qui colle?
Une à une, elle élimine les options sur la carte, effaçant ses repères improvisés. Jusqu’à ce que des petites croix, il ne reste qu’une survivante, coincée dans une allée étroite collée au Ferle. 27 Rue du Puits Gris. Pas d’autre possibilité.
Ça ne fait aucun sens, pense-t-elle au milieu d’une angoisse naissante. Qu’est-ce qu’Emil irait faire dans une…
“Pwa-sone-ri”?
Emil ne reconnaît pas le mot peint sur le large entrepôt, tout de brique et de métal. Et le traducteur ne lui est d’aucune utilité sans un autochtone volontaire. Les étoiles commencent à perdre de leur lueur, leur teinte se dissolvant en une somptueuse palette brûlante, et la ruelle dans laquelle iel se trouve s’assombrit au son continu de l’industrie nourrie à l’ether.
Au-delà du mot inaccessible, iel retrouve ses repères à l’air des lieux: ceci est un lieu de fabrique. C’est bien le genre d’endroit qu’iel recherche.
Un tant soit peu rassuré, Emil toque à la porte la plus proche: une porte en acier, aux gros rivets constellés de rouille, et munie d’un clapet à hauteur des yeux. Le son grave, métallique se répercute longuement entre les murs du bâtiment.
Iel attend un moment. Peut-être qu’ils n’ont pas entendu, avec leurs engins bruyants. Emil toque une seconde fois.
Le clapet de la porte s’ouvre aussitôt, sur une paire d’yeux verts inquisiteurs montée sur un nez fin, anguleux. Une voix agacée, tuée à la tâche chaque jour et ressuscitée chaque soir avec grand-peine pour le suivant, s’élève.
Putain, c’est pas vrai– C’est pour une livraison?
Emil ne se laisse pas intimider. Iel vient déranger des employés de la ville directement sur leur lieu de travail, après tout; pas étonnant que l’accueil laisse à désirer.
Bonjour! Non, je viens pour obtenir des papiers. À propos de–
Écoute, gamin, l’interrompt la voix dans son accent prononcé. Si t’as déjà fini ton travail, c’est formidable, mais le contremaître pond les fiches de paie en fin de semaine. Alors laisse-moi taffer, tu veux? Bonne nuit.
Non, non, je veux obtenir des papiers pour l’identité, pour voyager; pas pour le travail. S’il vous plaît.
L’homme derrière la porte, sur le point de partir, revient vers la porte, et son visage s’anime. Ses yeux, perçants, observent Emil. Sa posture, sa tenue. Puis sa voix, même toujours froide, change de registre.
…T’as de quoi payer? Des varses?
Emil hoche la tête; bien sûr qu’iel a de quoi payer. Un service offert à tous les citoyens est sans doute abordable, non? L’entraide, comme tout le monde lui dit et redit.
Bien, reprend la voix, affirmative. Tu vois la grosse porte avec la plus petite dedans, sur ta gauche? Tire pas la sonnette; cogne deux fois, puis attends un peu, puis juste une. Et demande Vanio.
Dès la dernière syllabe lâchée, le clapet se referme; seul le strict nécessaire a été transmis, et c’est à Emil de s’occuper de la suite.
Le mauvais pressentiment d’Etrika est maintenant une mauvaise certitude. Emil court droit vers un piège.
Qu’est-ce qu’elle peut faire? Pas rester à rien faire dans sa chambre, c’est certain. Mais elle a dit à sa mère qu’elle allait se reposer, et elle est déjà sortie aujourd’hui; aucune chance qu’on l’autorise à se balader de nouveau, surtout à cette heure.
Elle a commencé à faire les cent pas dans sa chambre, mais s’est rappelée qu’on pourrait l’entendre faire grincer le parquet d’en dessous. Son anxiété lui crie de bouger dans tous les sens, et elle n’a aucune latitude pour la satisfaire.
Repoussant le rideau à la fenêtre de sa chambre, elle regarde Cascade, la ville qui l’a vue naître et qu’elle chérit, avec le poids d’une terrible impuissance. Les lumières des habitations, proches comme lointaines, ne lui ont jamais parues aussi hostile. Les milliers d’yeux brillants de hautes créatures, avalant les gens à l’arrivée du soir. Et ce soir, l’une de ces créatures va digérer Emil.
…Un barrage longtemps érigé dans son coeur, dont la pierre a commencé à se fendre il y a une petite semaine, cède enfin et éclate.
Il n’est plus question de faire marche arrière.
Incertaine de ses propres gestes, Etrika court vers son placard à vêtements dans un relatif silence. Ses mains tremblent, mais ne reculent pas; elles extraient de plusieurs piles de linge propre un manteau de cuir brun, la paire de chaussures qui lui correspond, une chemise blanche autrefois portée par son père et un pantalon robuste, bien que décoloré par de long ports ininterrompus.
Main sur la bouche, choquée par ce qu’elle comprend qu’elle est en train de faire, elle regarde les affaires qu’elle a sorties un moment, qui lui paraît très long.
…non, c’est pas le moment. La vie de quelqu’un est en jeu.
Etrika troque rapidement sa robe de chambre, ses chaussons et sa large jupe pour des vêtements maudits. Maudits mais nécessaires, dans la mesure où elle ne peut ni sortir de chez elle par la porte d’entrée, ni se permettre d’être reconnue.
C’est dingue, se dit-elle en serrant le dernier lacet des chaussures de quelqu’un d’autre.
Elle retourne à la fenêtre, et l’ouvre en grand. Pas un moment à perdre; Kenna et Rieli peuvent rentrer d’un instant à l’autre. Mais elle n’arrive pas à franchir le pas. Ses pensées continuent de tourbillonner dans un million de sens, tous très familiers.
Iel a dit pouvoir se débrouiller tout seul. Et je peux m’être trompée sur cette stupide adresse. Et je hais ces putains de fringues. Et… et…
Et l’une de ces pensées, un roc fermement ancré qui refuse de se laisser emporter par une mer de doutes, lui crie ce qu’elle a failli oublier:
T’es une future sapeuse.
C’est grâce à cette pensée qu’Etrika peut poser un pied sur le porte-fenêtre, garder son équilibre d’une main, et se concentrer sur son objectif.
Son regard balaie la rue déserte, les lumières aux fenêtres, l’éclairage public encore dormant. Elle doit agir tout de suite: l’instant où les lampadaires déploieront leur aura jaunie, ses chances de rester inaperçue diminueront sévèrement.
…Comme à l’entraînement.
Elle inspire un grand coup. Et saute.
Aux yeux d’un observateur commun, il est compréhensible que son geste paraisse déraisonnable; dangereux, même. C’est une chute d’au moins cinq bon mètres dans laquelle elle vient de se lancer et, même à quelques centimètres du sol pavé qu’elle a visé, elle n’a pas du tout ralenti. Elle ressemble donc, à l’oeil nu, à quelqu’un sur le point de se plier les genoux dans le mauvais sens, hurler à la mort et gagner un aller simple pour l’hôpital.
Or, quelques instants avant l’impact, Etrika a modelé sa volonté; et canalisé un sort. Un sort très simple et très économe, qu’on apprend dès la première année dans sa filière. Il n’a besoin d’être maintenu qu’une petite seconde, au grand maximum. Ou plus exactement, il serait difficile de le maintenir plus d’une seconde.
À l’instant où les chaussures d’Etrika touchent le trottoir, une force se transmet, depuis elle, aux pavés. Lesdits pavés, très attachés aux lois de la physique, veulent lui rendre la pareille et lui briser les os comme des brindilles.
Mais ce retour de bâton ne l’atteint pas; il est interrompu par le sortilège qui imprègne temporairement ses chaussures, ses chaussettes et plus ou moins tout chez elle en dessous des chevilles, détournant la puissance de l’impact vers le sol. Celui-ci écope alors d’un choc deux fois plus violent que prévu, et le squelette d’Etrika s’en tire sans conséquences. Comme à l’entraînement.
…Sa peau essuie tout de même quelques dégâts: en sautant bien loin, pour éviter de laisser de grosses empreintes sur la pelouse, son angle d’atterrissage jette son poids vers l’avant; éviter une roulade lui coûte une partie de ses mains nues.
Ack–!
Elle se relève en trébuchant à moitié, satisfaite de s’être retenue de crier. Ses articulations sont indemnes, mais ses paumes sont bien égratignées, les blessures saupoudrées de minuscules cailloux. C’est un peu tard, les mains rougies par une mince couche de sang, qu’elle se souvient d’une paire de gants qu’elle a laissée sur son lit.
Purée– ça fait… vraiment mal.
Peu importe. Un pantalon, ça se raccommode et se nettoie. Un sortilège lancé sur la voie publique, même bigrement suspect et définitivement interdit par la loi sans autorisation, ça s’explique.
Un sauvetage, ça n’attend pas.
Etrika lâche un petit rire nerveux, proche d’un hoquet, tout en fourrant ses cheveux sous sa veste et essuyant ses mains sur son pantalon. Puis elle se rue vers le fleuve et la poissonnerie, dépensant toutes ses forces dans sa course.
…Et Cinq d’Anneaux. À moins d’avoir un Oiseau, je crois que c’est fini pour toi, Niko.
Niko se mord la lèvre inférieure. Les cartes ont vraiment une dent contre lui, aujourd’hui: des Anneaux, des Anneaux et encore des Anneaux. Depuis le début de la manche, il n’a pioché aucun Oiseau.
…C’est pas juste, râle doucement Niko en abattant ses cartes sur la petite table. Qu’est-ce que tu veux que je fasse d’une main pareille?
Y mettre une bague?
Vanio et Cécile pouffent à la réponse de Samaelle. Niko est d’abord confus, mais finit par comprendre la plaisanterie et se met aussi à sourire.
Ah, bien trouvé! Tu te porterais volontaire?
Seulement si tu la perds pas au jeu, répond-elle tandis que Vanio empoche la mise.
Le perdant croise deux jambes sur sa chaise, fort peu confortable pour un sylvite, et rebat les cartes. Vanio ajoute ses gains aux piles de rondelles devant lui, millionnaire d’un soir. Cécile continue de lire l’un de ses manuels techniques en silence. Et Samaelle dépose une autre caisse près du quai avant de secouer ses mains, toutes rudement fatiguées.
Niko n’est pas mécontent de son activité secondaire. Il a déjà couché deux fois avec Samaelle, et continue de bien s’entendre avec elle. Cécile a toujours de bonnes idées pour faciliter leur affaire. Eickhart l’accompagnera à la chasse dans deux semaines. Et surtout, Vanio est réglo: infiniment plus que son prédéceseur. Tout le monde, lui inclus, reçoit la même part; et pas question de la jouer aux cartes en se gueulant dessus.
Niko trouvait l’idée des jouer des bouts de métal sans valeur vraiment nulle, au départ, mais s’y est vite rangé. Même si le boulot peut être lent, on s’occupe; et le monde ne manquera pas de bonnes prises de sitôt.
*KLANG, KLANG*. *KLANG*.
La preuve: ça mord.
Les poumons en feu, Etrika continue de courir, au mépris des regards indiscrets des passants.
Kenna et Rieli n’étant pas encore rentrés, elle ne peut se permettre de leur tomber dessus. Pas maintenant, pas dans cette tenue. Et les voitures, serpentant entre mille et un arrêt sur leurs rails, prennent trop de détours.
Aussi doit-elle emprunter des petites ruelles, des ponts et des veines oubliées de la ville, et son trajet s’allonge. Mais malgré les retards, malgré les muscles endoloris qui lui donnent les larmes aux yeux, elle continue.
Les pavés sous ses chaussures se font plus petits, plus érodés, et les interstices qui les séparent plus large, pour laisser l’eau retourner au fleuve.
Dieux, faites que j’arrive à temps.
Enfin, la rive, dont Etrika préfère ne pas s’approcher autant que possible. Au-delà du fleuve, perpétuellement animé d’un courant léger mais traître, tout ici est un cauchemar pour ses sens: le grincement des grues, les cris de leur opérateurs, les sirènes des bateaux.
Et surtout l’odeur, qui lui donne l’impression qu’un chat de gouttière lui a vomi directement dans les narines. Avec une grosse cuillère de sciure humide en guise d’assaisonnement. Le Bureau des Eaux accuse les rejets industriels, et la populace moins rationnelle accuse les disparus de la Troisième Guerre Civile, cadavres hypothétiques pourrissant éternellement loin sous la surface.
Etrika aime sincèrement sa ville, mais se passerait bien de ce genre d’histoire. Surtout quand de tels effluves l’empêchent de se rappeler des dernières étapes du chemin.
Excusez-moi!! hurle-t-elle pour se faire entendre d’un groupe de dockers. Le 27 Rue du Puits Gris, c’est où?!
Un xalaim aux biceps aussi gros que sa tête, aidé d’un uumain à la peau presque aussi sombre, dépose un énorme panier métallique rempli de poissons volants, encore frétillants, sur un quai.
Le 27? lui répond l’uumain en essuyant une couche épaisse de sueur sur sont front. Ça me dit rien… Florian?
Je sais pas trop, désolé, répond le dénommé avec embarras. Tu cherches quoi, exactement…?
Etrika fulmine; elle a tout sauf le temps de leur faire un exposé.
Un ami! S’il vous plaît, où est cette foutue poissonnerie?!
Le mot déclenche un éclair de compréhension chez le xalaim.
Oh, la vieille poissonnerie! Je crois que c’est à l’angle de… j’ai oublié le nom, mais je suis sûr que c’est dans cette direction, pointe-t-il d’un doigt. La rue en elle-même doit être à trois ou quatre intersections; tu finiras par trouver si tu continues tout dr– Hé!
Il n’a même pas eu le temps de la prévenir de la réputation du coin qu’Etrika est déjà repartie, toujours hors d’haleine. Toujours pressés, les gamins de nos jours.
…Dis pas merci, surtout.
Oubliant vite l’impolitesse, lui et son collègue se remettent à la tâche; ces futurs filets en conserve ne vont pas se décharger tout seuls.
Quand Emil frappe à la porte métallique, les collègues d’Eickhart se positionnent. Niko près de l’entrée, les autres à la table.
Deux coups = “Plumez-moi.”
Un coup = “Je suis tout seul.”
Bonsoir…?
Devant ellui, la porte s’ouvre sur un sylvite aux allures de saule, son visage jovial à moitié caché par de longues branches tombantes. Une sorte de salopette en toile, couverte de graisse de poisson, lui descend jusqu’à la taille avant de devenir une sorte de large jupe à grandes poches, pour mieux recouvrir ses jambes.
Bonsoir! Veuillez excuser mon collègue, il peut être un peu bougon, quand il de garde. Entrez donc!
Emil hésite un instant, puis pénètre dans le hangar. Niko referme la porte derrière son invité, légèrement perplexe, qui balade son regard un peu partout.
Le trio jouant aux cartes au centre de la pièce ne lui inspire guère confiance. La grande xalaim aux cheveux longs et aux quatre bras énormes n’a pas l’air commode. Pas plus que la petite uumaine à lunettes plongée dans ses lectures. Leurs expressions semblent fausses, théâtralement sympathiques.
Je viens pour des papiers de l’identité. On a dit que je dois demander Va… uhm…
Vanio = “Jackpot.”
Vanio? complète celui-ci en se retenant de trop sourire. C’est bien moi. Ravi de faire votre connaissance. Et vous êtes…?
Il se lève, les yeux tremblant d’excitation, et tend une main à Emil, qui ne la serre pas tout de suite.
Est-ce qu’iel ne s’est pas trompé d’endroit? Entre les grosses lampes qui l’aveuglent depuis un haut plafond, les fenêtres poussiéreuses, l’odeur marine épouvantable… oh!
Emil comprend mieux, maintenant. Les calamars suspendus à des chaînes, au-dessus du quai occupant l’arrière de la pièce, doivent leur fournir l’encre nécessaire. Et l’énorme machine sur sa gauche, recouverte de jauges, de leviers et de tuyaux, est sans doute leur équipement d’imprimerie! Tout s’explique.
…Emil Subarin. De Verl, précise-t-il en serrant la main de Vanio. C’est avec cette machine, je devine?
Lorsqu’iel la pointe du doigt, les yeux de Cécile s’écarquillent derrière ses énormes verres. Comment…?!
La courtoisie de Vanio s’évanouit. Sans perdre de temps, Samaelle se lève et s’approche; et sans qu’on ait à lui signaler en tapotant la table, Niko s’occupe de l’unique entrée et sortie du hangar.
Un sinistre bruit de métal sifflant (au cas où la géante s’avançant vers ellui n’aurait pas suffi) pousse Emil à se retourner. La lourde barre verrouillant la porte, que le sylvite a coulissée pour ouvrir à Emil, est à nouveau en place, mais pas seulement. Elle hurle en jaune vif là où on l’a tordue autour des gonds, tel un énorme trombone chauffé à blanc.
Niko souffle sur les doigts de ses mains, dissipant un rien plus vite la chaleur infernale qui vient de lui traverser l’écorce.
Un mouvement d’air le prévient que Samaelle est juste derrière ellui.
Emil s’accroupit de justesse pour éviter de se faire attraper et/ou broyer. Et remarque qu’entre-temps, Niko lui aussi s’est vite rapproché.
Tirant son couteau de ses poches, iel pivote et plante la lame à travers sa main brûlante, avant de tirer brusquement vers le haut et de la tailler en deux. Le sylvite hurle de douleur alors qu’une vapeur violacée de sang cuit s’élève de sa blessure.
NIKO!!
La xalaim s’apprête à frapper le crâne d’Emil de toutes ses forces, mais cellui-ci esquive dans l’unique direction où ses bras ne lui sont d’aucun secours: entre ses jambes. Le couteau, maintenant lui aussi chaud comme une braise, vient se planter dans son tibia (peut mieux faire: iel visait le genou).
Gah!!
Lorsqu’Emil le retire en se relevant, la blessure est presque cautérisée au passage. Le dos de Samaelle est sans défense; Iel lève son arme et–
*BLAM*
Le monde d’Emil se fissure. Ou peut-être est-ce une de ses dents. La tête lui tourne. Le couteau tombe au sol, bientôt suivi de son propriétaire. Lorsque sa tempe droite heurte le ciment mouillé, ses cheveux blancs commencent à se parer de rouge.
Cécile avait peur qu’iel soit plus résistant, mais les trois kilos de diagrammes dans ses mains semblent avoir suffi à l’assommer. Ignorant Samaelle, qui écarte le couteau d’Emil d’un violent coup de pied, elle inspecte son livre: et se réjouit de voir que leur invité récalcitrant ne l’a pas abîmé.
Le sang lui teint le visage. Sa tête, son coeur… tout lui fait mal, lui crie de battre en retraite à travers ses nerfs. La douleur étire sa perception du temps. Un instinct de survie se démultiplie, croyant à tort que répéter cent fois le même ordre le fera s’exécuter cent fois plus vite.
Me… relever. Doit me relever. Doit–
Arg–!
La xalaim le tire violemment par les cheveux, avant de lui serrer les poignets de ses autres mains. Mais elle n’est pas la seule à en avoir plus de deux. Et même hasardeux, Emil a un dernier avantage.
Sous son poncho, iel approche une main de sa bague; mais un vicieux coup de pied de Niko droit dans la poitrine interrompt son geste, et éjecte tout l’air dans ses poumons.
E-Espèce de fils de pute, pleure-t-il en serrant sa main mutilée. Je vais–
NIKO. Pas encore.
Vanio et son ton impératif offrent à Emil un répit crucial. Bague. La bague–
Guh–!
Lentement, le chef de meute retire sa botte de ses côtes, et s’accroupit à ses côtés. Emil tousse à nouveau, et pourrait jurer que du sang s’est mêlé à sa salive. Puis, sentant quelque chose de froid et aiguisé embrasser son cou, iel retient douloureusement son souffle.
Ils n’étaient pas plus forts, ou plus malins. Juste trop; trop pour ellui, en cet état. Fin de l’histoire.
Non, non, non. Pourquoi? Pourquoi? Ça peut pas finir comme ça. C’est un cauchemar, c’est juste un cauchemar.
Tu voulais des papiers, non? Au cas où tu saurais pas: “Tout manteau ou cape doit être retiré pour la photo”. Cécile, tu veux bien?
La petite uumaine s’approche sans plus attendre, et le danger froid dans le cou d’Emil le caresse juste un peu plus fort; juste ce qu’il faut pour ne pas l’entailler. Pas tout de suite.
Et on ne bouge plus.
Iel respire si fort qu’un rien de buée se forme sur les lunettes de Cécile, alors qu’elle déboutonne le poncho.
Quand la silhouette véritable d’Emil est révélée, ses comparses s’exclament avec un bruit mêlant pitié et dégoût. Elle, muette, ne lâche qu’une petite exclamation aspirée, maladroite.
Emil pleure à chaudes larmes. De peur, de colère.
Putain– il lui est arrivé quoi?
J’en sais rien, mais il a dû le sentir passer, commente Samaelle en lui attrapant deux bras de plus.
Avec une infinie précaution, Cécile lui retire entièrement le poncho, et commence à le fouiller, poche après poche. Son traducteur. Ses rations. Son calepin et son stylo. Sa bourse. Quand elle l’ouvre, les autres lui donnent le temps de compter rapidement les espèces.
Lorsqu’elle exécute quelques gestes des mains avec un sourire jusqu’aux oreilles, son supérieur siffle d’admiration.
Bordel, tant que ça?!
Tu peux répéter? demande Samaelle, incrédule.
Même série de gestes, plus lents mais pas pour autant moins excités.
Bons dieux. Il est sapé comme un prince, et il a les poches pleines qui vont avec.
Cécile transvase une cascade de pièces et de billets dans une sacoche à sa ceinture. L’Ireul quitte l’esprit d’Emil, quitte le grand tombeau froid, et s’envole dans une douce nuit d’été. C’est dans sa langue natale qu’iel exprime une détresse terrible, absolue.
(Arrêtez! Vous ne savez pas ce que vous faites! J’ai besoin de tout ça! Vous allez condamner)–
Ta gueule.
Un timide filet de sang plonge dans son col. La lame l’a mordu, avec calcul. Un dernier avertissement.
Vanio, pourquoi on le bute pas? demande Niko, frustré.
Sa main, malgré la blessure désinfectée et fermée par le feu, lui fait toujours affreusement mal. Seule la vue d’Emil encore en vie l’empêche de crier, de s’humilier davantage devant son assaillant. Un assaillant qui n’as pas encore tout perdu.
Je dois juste vivre. Je dois juste vivre. J’ai encore ce qu’il me faut. Je peux retrouver de l’argent. Je peux retrouver des papiers. Je dois juste vivre. Je veux juste vivre. Je veux pas mourir. Je veux pas laisser tout le monde mourir.
Les yeux de Vanio, tournés un moment vers le visage crispé de son complice, reviennent vers Emil animés d’un sarcasme glaçant.
Moi je dis, t’as foutu la vie d’un brave gars en l’air. Comment il va garder son boulot, estropié comme il est? Ça va prendre des mois et coûter une blinde de soigner sa main.
Son visage se rapproche, et sa voix basse rentre dans les oreilles d’Emil comme un insecte vorace.
…Mais tu l’as pas tué, et je suis aussi juste que les Vertus. Alors je veux d’abord voir comment tu te sers de tes mains. Tu connais le coup du saumon?
Etrika vendrait son âme pour un cheval, une voiture, n’importe quoi pour couvrir ce qui lui reste de chemin. Quand elle aperçoit enfin l’entrepôt âgé qu’est sa destination, ses jambes n’en peuvent plus, et elle ne reprend son souffle que grâce au passage opportun d’un chariot rempli de filets de pêche.
Ses doutes quant à son initiative n’ont fait que se multiplier au fur et à mesure du trajet; elle a croisé de nombreux Protecteurs Civils en chemin, et se demande seulement maintenant pourquoi elle n’en a abordé aucun. Mais son choix, même impulsif, est fait. Plus le temps d’appeler la cavalerie.
Emil est là, quelque part dans cet air industriel écoeurant. Elle respire mieux. Elle pense mieux. Elle est prête au mieux. C’est le moment d’agir.
À pas légers, Etrika traverse la rue en vitesse, fouillant du regard chaque recoin des structures bruyantes et grossières qui l’entourent. Elle oublie un moment la poussière sur son pantalon, la rigidité de ses mains. Épier aux fenêtres éparses lui révèle des silhouettes toujours plus menaçantes: des tapis plus grinçants que roulants, des caisses aux dimensions fantômes, des milliers de choses mortes coulant sur d’énormes crochets.
Emil a bien dû voir tout ça, et compris qu’iel n’a rien à faire dans un endroit pareil. Un instant, cette pensée lui suffit. Curiosité satisfaite, mission accomplie. Pas besoin de fouiller sous des bâches ou dans des poubelles, et espérer ne pas trouver un corps. Elle peut même voir, à la maigre lumière de certaines machines, des opérateurs en plein travail.
Ces types sont occupés à découper du poisson, pas des gens. Qu’est-ce que je fous là? Bravo Etrika, à jouer les paranos et te taper un marathon.
Et pourtant.
Elle n’arrive pas à détacher son regard d’une personne en particulier. Un grand type uumain mince, faisant des allers-retours nerveux entre le bâtiment principal et une construction mitoyenne par une porte de service. Jetant un œil dans une ruelle sombre, elle peut voir une porte massive, baptisée [QUAI B] en lettres écaillées trois fois plus grands qu’elle.
Okay, okay. Juste un tour, pour me dire que j’ai tout vu. Rien de plus.
De ce côté de la propriété, le 26 ne paie pas de mine, avec ses briques démodées et les plaintes des oiseaux sur son toit. Il y a bien un peu de lumière aux fenêtres, toutes loin au-dessus d’elle, mais rien de très suspect là-dedans. La sortie de secours, avec son grand escalier d’acier, a même l’air d’avoir été récemment remise aux normes.
Mais la cacophonie du 27 est maintenant plus distante. À peine audible à travers, Etrika distingue des cris. De la douleur. Un langage aux syllabes liquides dont elle ne connaît qu’un locuteur.
Emil…!
Elle rassemble tout son courage, horrifiée d’avoir vu juste. Et reconnaissante envers toutes les Vertus.
Les mains d’Etrika tremblent plus fort qu’elle ne l’aurait cru possible lorsqu’elle se faufile par une fenêtre ouverte (sortie de secours à sens unique oblige), et atterrit sur le toit ondulé d’un appareil immense aux allures de générateur. Elle retient sa respiration, autant par discrétion que pour éviter de vomir face à l’odeur de vie aquatique.
Sous les lampes à haute puissance, quatre personnes autour d’une même table, du genre bagarreur– penchés sur un poncho trop familier.
Elle grince des dents et, se tournant vers le quai en lui-même, aperçoit enfin Emil: ensanglanté, bras à la vue de tous, pendu par les pieds à un auto-crochet. L’autre extrémité est ancrée à un jeu de poulies compliqué auquel pendent calamars, saumons et autres créatures, elles aussi loin de leur habitat naturel.
Ses yeux bougent. Sa poitrine aussi. Les dieux soient loués.
Iel est en vie; et personne ne l’a encore remarquée. Peut-être peut-elle le sortir de là sans se faire voir. À condition de saisir ou créer l’opportunité adéquate. Qu’à-t-elle à sa disposition? Rien sur elle. Quelque chose dans la pièce?
Des caisses sous une passerelle, montée au mur d’en face. Des tuyaux volumineux. Pas ou peu d’endroits où se cacher, ou se déplacer sans être vu. Juste deux sorties en dehors de son point d’entrée: une porte vers le bâtiment principal, et… nom d’un chien, la barre verrouillant l’autre a été tordue. Mais– c’est quoi ce truc juste à côté?
Un petit boîtier rouge fixé au mur, portant l’inscription [FEU] en Ireul et en Presquilien. Une alarme incendie.
Elle peut donc bien appeler à l’aide. La Protection Civile, le Corps Anti-Catastrophe, peut-être même les deux; et si les employés du bâtiment principal accourent, elle et Emil peuvent sans doute tirer parti de la confusion.
Seul obstacle: la distance. L’activer d’ici ne doit pas être impossible, mais il lui faut se concentrer, avec la posture et la gestuelle adéquates.
Elle tend son bras vers le boîtier aussi subtilement que possible, alors qu’une sensation proche de la crampe s’y diffuse rapidement. Après quelques tâtonnements tendus, elle sent enfin quelque chose. Une ligne d’ether invisible, parfaitement droite, connectant ses doigts au levier de l’alarme incendie. Elle la tire vite et violemment vers le bas, sans attendre que quelqu’un la traverse et la coupe.
Une sirène installée au plafond, bien trop proche d’elle, lui déchire immédiatement les tympas. La panique gagne vite tous les autres habitants du Quai B, ligotés ou libres.
Putain! hurle une voix. D’où cette saleté se déclenche toute seule?!
Au pire moment, merde– Cécile, la clé!!
Leur attention détournée, Etrika se précipite vers une échelle de maintenance, qu’elle descend trop bruyamment à son goût.
Au pied de l’appareil, elle fait face à une large console pullulant d’interrupteurs en tous genres, qui contrôle probablement tout ce que la pièce contient de mécanique. Une décennie d’humidité a eu raison de tout étiquetage, ne laissant derrière elle qu’un [STOP] gravé dans un bon gros vieux bouton rouge. Elle l’écrase sans attendre une seconde.
…Sans aucun effet, bien sûr. Difficile d’arrêter ce qui est déjà immobile. Grimaçant de frustration, elle survole le reste de la console.
Elle doit être au crochet près de l’autre porte! Hé, tu m’entends?!
Arrête de gueuler!! gueule Samaelle en retour. Je la vois pas!
Mais elle doit être là, bordel de merde!!
Certains interrupteurs sont couverts de poussière, mais d’autres brillent par un usage plus fréquent; et parmi ceux-là, Etrika distingue une rangée de paires fléchées. Laquelle pilote…Non, pourquoi perdre du temps là-dessus? Écartant les doigts, elle actionne toute la rangée du bas sans distinction.
En tant que replikae, les auto-crochets sont brillamment conçus: leur longueur maximale de corde étant repliée par magie et non par mécanique, ils ne produisent presque aucun bruit en déposant doucement Emil et une demi-douzaine de calamars à hauteur de quai.
Elle se précipite vers ellui, et le tire vers elle pour inspecter sa tête. Une entaille dans le cuir chevelu, moche mais pas si grave, et une coupure du même acabit dans le cou. Reconnaissant celle qui examine ses blessures, iel s’éveille à moitié soudainement.
…Ahlrik?!
Etrika s’attelle à lui libérer les chevilles, chaque nœud qu’elle défait libérant un peu plus de son corps et de son esprit, jusqu’à ce qu’iel pose enfin pied à terre. Avec tant de sang s’y étant accumulé, sa tête lui paraît terriblement lourde; sans Etrika pour l’aider à rester debout, elle aurait déjà cogné le sol à nouveau.
Dieux merci, tu es en vie, murmure-t-elle, presque à elle-même. Tu peux marcher?
J-Je crois, répond-iel sans trop de conviction.
Hé, HÉ! Le prisonnier!!
Une voix venant de la passerelle, presque inaudible entre les hurlements de sirène. Un grand uumain, pâle et mince, en uniforme de docker, sur le pas d’une porte entre deux bâtiments. Etrika l’a complètement oublié–!
Eickhart? crie quelqu’un à son arrivée. Fausse alarme! Dis-leur de… hein?
Ledit Eickhart, peinant à se faire entendre, gesticule en direction d’Etrika. Son sang ne fait qu’un tour.
Brusquement, l’alarme se tait: la clé du dispositif restant introuvable, Cécile a sorti de ses poches la première pince qu’elle a trouvé, et sectionné son alimentation sans états d’âme. La fin d’une phrase d’Eickhart, maintenant parfaitement claire, remplit l’espace:
…un intrus!!
L’attention de tous converge vers Etrika. Vanio et Eickhart approchent au pas de course, Samaelle et sa jambe blessée à leur suite. Pas question de laisser une cible leur filer entre les doigts; et deux, encore moins.
Paralysée de peur, Etrika gaspille quelques instants à se souvenir de son plan, avant de tirer Emil par une manche.
Vite, l’échelle!
Emil devant, ou plutôt au-dessus d’elle, elle grimpe sans se retourner. Un barreau, puis deux, puis quatre–
Mais la main gauche de Vanio lui attrape une jambe, et un frisson glacé lui monte jusqu’à la nuque. L’adrénaline rétrécit toute sa pensée. La mort est là, et sa main libre lève une lame sombre. Etrika n’est pas une combattante. Qu’est-ce qu’elle fait là? Qu’est-ce qu’elle pensait seulement faire là?!
Alors que des larmes d’horreur lui montent aux yeux, quelque chose s’agite en elle. Un esprit ancien, attaché plus que tout à la survie, qui pousse sa voix profonde à travers ses lèvres:
ALLEZ-VOUS EN!!
Les muscles ivres d’ether, elle élance une jambe. On lui a rappelé assez de fois qu’un sort d’impulsion ne se canalise pas à la légère. Mal dirigée ou dépensée, l’accélération destinée à un saut peut vite vous envoyer dans le décor, puis aux urgences. Il est donc tout à fait interdit de s’en servir pour activement frapper quelqu’un; c’est écrit noir sur blanc dans le règlement intérieur.
Mais pour le moment, au diable les règles.
L’énergie qu’elle réservait à une retraite rapide franchit sa peau, du tissu, du cuir; puis le cuir, le tissu et la peau de Vanio. Le coup le désarme et l’éjecte vers la table dans un craquement sonore; Etrika ne sait pas si elle doit l’attribuer à du bois ou de l’os. Le criminel blessé ne lui répond qu’en grognements rauques, douloureux.
Pas le temps de penser à ce qu’elle vient de faire. Elle se remet à grimper deux fois plus vite, et rattrape bientôt Emil.
Le sang accumulé dans son crâne retombé, les oreilles d’Emil cessent de bourdonner; enfin, iel est pleinement conscient. Perché sur le toit de la machine près d’Etrika, iel s’immobilise dans l’air frais et le son des cigales juste au-delà de la fenêtre.
Emil? Allez, dépêche-toi!
Iel ne bouge pas. Son visage trahit l’hésitation.
…Peux pas. Mes choses–
Etrika n’en croit pas ses oreilles.
Tes affaires?! Laisse tomber et sauve ta vie, nom de–
Non. Sans cela, mon… nos peuples vont finir.
Avant qu’elle puisse lui demander en quoi le contenu de ses poches protégera le monde des bombes, les mots d’Oskobel lui reviennent tout à coup. Des documents. Des preuves écrites. Et où garde-t-on ce qu’on n’ose confier à personne? Inutile de poser la question: l’oeil chargé d’horreur d’Emil a déjà répondu.
Elle ne peut pas reculer. Sa réponse est évidente, même si elle n’a encore aucune idée de ce qu’elle engage.
Q-Qu’est-ce que je dois faire? Je sais pas me battre…!
Quatre de ses mains viennent serrer les siennes, et se poser sur ses épaules avant qu’elles ne tremblent. Elle peut presque sentir physiquement sa volonté. Débordante. Contagieuse.
Tu fais de la magie! Cela peut obtenir une arme pour moi?
Plus le temps de bavarder. Un coup d’oeil en contrebas leur révèle Eickhart, empruntant l’échelle à son tour après avoir relevé Vanio.
Sales gosses; vous allez regretter de… hein?!
Il n’a pas rêvé; quelque chose vient de fendre l’air à toute vitesse, pas si loin de lui.
Perplexe, Eickhart se tourne d’abord vers ses collègues, mais ceux-ci sont silencieux. Suivant leur regard, il remarque qu’une arme est apparue dans la main d’Etrika. Un couteau grossier, couvert d’un sang brûlé tirant dans le violet: du sang de sylvite.
Eurk–!
Emil lui soustrait le sinistre objet avant qu’un réflexe de dégoût la pousse à le jeter.
Cécile! Sors quelque chose de l’inventaire, n’importe quoi!! ordonne Vanio dans un cri haché.
Couteau en main, Emil affiche à Etrika un sourire féroce.
Osvatii! s’exclame-t-iel. J’ouvre du chemin, et tu prends les objets!
Avant qu’elle puisse lui demander si elle a bien entendu, iel a déjà sauté de la plateforme.
Sous le regard fasciné d’Etrika, Emil atterrit plus sur Samelle que devant elle, et sa lame goûte la chair d’un nouveau sophonte; en plein milieu d’une épaule.
GAH!! FILS DE–
Malgré toutes les mains et les efforts de son assaillant, la xalaim l’éjecte rapidement; un bruit de cloche mal moulée résonne à travers le quai lorsque ses épaules droites heurtent de plein fouet la machine.
Mais Emil a déjà vaincu plus fort, plus rapide qu’elle. Iel se relève rapidement en position défensive, prêt à en découdre. Totalement concentré sur son adversaire, iel ne prête aucune attention à Cécile, qui se précipite vers un gros compartiment cadenassé de l’appareil.
Etrika ne peut détacher son regard de la danse de poing et de métal. Sur des dizaines de coups portés, seuls quelque-uns font mouche de chaque côté; des effusions de sang fines comme des cheveux, des volées à l’impact atrophié par un mauvais angle. Elle n’a jamais vu ce genre de rixe elle-même jusqu’à présent, et n’aurait pu demander meilleur exemple opposant la force à la ruse.
Arrête! De! Bouger!!
Sa respiration rauque ne diminuera pas la méfiance de Samaelle; elle a vite appris à ne pas tourner son dos à cellui-là. Emil gagne du terrain, et l’accule progressivement– mais ne trouve encore aucune ouverture décisive.
Tout comme Niko, tenant fermement sa main blessée. Son meilleur sort est à nouveau prêt; mais la douleur malmène sa concentration, et il est hors de question pour lui de blesser Samaelle par précipitation. Si seulement cet idiot arrêtait de sauter partout–!
Les bruits de métal sous Etrika la ramènent à sa propre situation: laissant Cécile à son remue-ménage, Vanio et Eickhart ont déjà escaladé l’échelle aux deux tiers, plus que prêts à l’éventrer.
C’est maintenant ou jamais.
Visualise. Vise. Exécute.
Etrika prend un pas et demi d’élan, l’image d’un dragon plongeant au premier rang de son esprit; et s’élance du toit de la machine à son tour, bras en avant et droite comme un I. Le sort d’impulsion la propulse au centre de la pièce, à juste une seconde de se faire attraper par Vanio.
Elle atterrit sur la table debout, mais doit vite s’aider de ses bras pour ne pas en tomber. Des échardes se logent dans ses paumes meurtries, et sa jambe gauche lui fait toujours l’effet d’un ressort maculé de graisse après avoir frappé Vanio. Mais elle a réussi son tir.
Le poncho d’Emil, fait pour durer, ne se plaint pas de son atterrissage maladroit. Attrapant le vêtement par le col, elle tâte les poches en hâte. Coup de chance; ceux qui ont dépouillé Emil ont remis ses affaires en place après en avoir fait le tour.
Emil!! Je l’ai! crie Etrika en brandissant le poncho comme un drapeau. On peut–
Elle se tourne, et le temps s’arrête.
La petite uumaine blonde pointe vers elle un objet effilé, muni d’un long tube d’acier noirci. Un outil à l’odeur caractéristique, pétrissant l’ether autour de lui en une bulle pas plus grosse qu’une tête d’épingle.
Un murmure, un éclair, un feu. Une libération d’énergie, d’abord sifflante comme un chant d’oiseau, éclate aussitôt en–
*BANG*
Etrika hurle.
Un vent chaud lui lèche la joue; elle tombe en arrière tête la première, quasi-sourde. Une lumière clignotante poignarde sa vision en ligne droite, et lui ferme les yeux.
Malgré ce que croit un instant un système nerveux, la courte vie d’Etrika ne se termine pas là. Sauf le choc aïgu et la texture froide dans son dos, il semblerait qu’elle est indemne.
Inconsciemment, elle a reculé, et est tombée de la table. La bille d’acier lancée par le fusil allatique de Cécile ne l’a manquée que de quelques centimètres; mais ceux-ci ont suffi.
Emil n’a vu qu’un éclair lumineux par-dessus une épaule sanglante. N’a entendu qu’un cri d’Etrika, déchiré ensuite par le cri d’une arme, et un grand bruit de bois massif. Une fois la violence dans sa rétine retombée, elle n’était plus visible, plus audible. L’appelant.
Iel déglutit.
Les mouvements de Samaelle ralentissent, chaque blessure de la part d’Emil allongeant la note; et son adversaire cherche à lui échapper. Elle a connu la douleur et la hargne du combat de rue, le spectacle des poings pour arrondir les fins de mois, alors qu’elle n’en avait encore que deux. Son endurance lui permet d’encaisser et d’attendre: frapper moins, frapper fort.
Niko, les branches tendues d’appréhension, voit qu’elle change de tactique. Il doit la couvrir. Peut-être porter le coup de grâce lui-même. Une couronne de flammes au parfum de charbon naît dans sa main valide, et un échange de regards entre lui et son amante suffit. Donne-le moi, et j’en fais mon affaire.
Emil ne rate pas ce changement de posture chez Samaelle, mais n’a d’autre choix que de continuer à la submerger malgré ses forces déclinantes. Lui laisser un seul temps mort, c’est l’inviter à la riposte. Or, dédié à son offensive aveugle, iel n’a pas vu qu’elle est tout sauf prise au piège: c’est ellui qui, en ce moment même, est dos au mur.
Esquivant un coup de lame montant bien trop près de ses yeux, Samaelle laisse retomber ses poings et fait un large pas de côté. Emil, confus par sa retraite soudaine, relâche trop vite sa vigilance.
Maintenant!
De la main de Niko jaillit un serpent d’or brûlant, et de sa bouche un grognement d’effort. La spirale de feu bondit en avant, laissant derrière elle une traînée de vapeur et de poussière chaude.
…Mais sa cible n’est plus là: elle a déjà plongé au sol, et commencé à courir. Alors que le rayon de Niko se dissipe contre une argile noircie, Emil est déjà devant lui. Avant qu’il puisse reculer, un pic de douleur glacé lui transperce les boyaux.
Le sylvite crache une gerbe de sang, puis s’écroule dans un silence sinistre: Aucun râle; seulement un bruit de feuilles et d’étoffe.
NON! NIKO!!
Aussi vite qu’il y est entré, le couteau quitte la plaie, et son propriétaire cherche à nouveau une voie de sortie. Versant des larmes de fureur, Samaelle bondit vers Emil, bras déployés. Mais l’étranger la surprend à nouveau– prenant appui sur la barre de porte tordue, iel l’esquive dans son seul angle mort: par-dessus. Elle s’est à peine retournée quand iel pose un pied à terre, fonçant vers Etrika.
Là!
Dans l’oeil d’Emil, une main derrière la table devient un bras, et ce bras devient le torse de sa sauveteuse. En état de choc, sur le dos, essayant de se relever. Elle est en vie.
Cécile tremble à la vue d’un de ses comparses se vidant de son sang, mais parvient de justesse à fourrer une nouvelle bille dans le fusil encore sifflant. Elle vise le centre de la forme en mouvement d’Emil, résolue à ne pas le laisser se mettre à couvert.
Un nouveau tir éclate, illuminant la pièce– et fait mouche. Emil hurle au contact du trait brillant, s’écroulant en avant. Une douleur toute nouvelle l’envahit, juste sous l'épaule inférieure droite; une griffe ardente qui déchire son sang en lave.
EMIL!! gémit Etrika, horrifiée.
Ses épaules gauches, encore secouées de son duel contre Samaelle, raclent durement le sol alors qu’iel trébuche à l’abri derrière la table, près d’Etrika.
Ses oreilles bourdonnent de concert avec son souffle tremblant. La blessure d’Emil saisit son attention toute entière: pas de trace de balle, mais du sang. Tellement de sang. Un rouge tellement plus vif que dans les diagrammes cliniques, distants d’un manuel. Chaque petite goutte perdue diminue leurs chances de survie.
Je… je survis, marmonne Emil en grinçant des dents. Tu l’as?
Elle lui tend le poncho sans bouger son regard, ne reprenant ses esprits qu’une fois la chair déchirée couverte par le vêtement. Alors qu’Emil l’enfile en trombe, l’étreignant fermement avec quelques mains, Etrika contemple un plafond qui lui paraît infiniment loin.
…Une idée germe en elle; mais elle repose en partie sur les forces d’Emil, et il n’y pas de temps à perdre – tant pis pour ses fonds restés en territoire ennemi.
Prends ma main! lui ordonne-t-elle en la tendant. Et ne la lâche surtout p
Elle voudrait s’excuser. Elle n’en a pas le luxe. Mais le regard éloquent d’Emil alors qu’iel serre sa paume, même perturbé par la douleur, lui confirme qu’elle n’a pas à s’en faire. De son œil irradie une confiance absolue.
Malgré l’émotion, elle parvient à se tourner vers leur voie de sortie; la même fenêtre qui l’a menée dans ce piège. Entre sa course à pied et son usage rapproché de plusieurs sortilèges, elle commence à sérieusement fatiguer. Pas de seconde chance. Elle pointe deux doigts dans la direction souhaitée, lui offrant une aide visuelle vitale alors que l’ether s’enroule entre ses nerfs.
Un… deux… trois–!
L’impulsion dans ses tibias l’éjecte du sol, déboîtant presque une épaule d’Emil au passage, et une explosion retentit. Mais pas la leur; celle du fusil allatique de Cécile, qui vient de tirer dans leur direction quasiment à l’instant de leur décollage.
Une volée d’échardes se détache de la table renversée, trouée net par le projectile. Une terreur primaire s’empare d’Etrika face à un tel impact auditif. Toute sa personne se crispe.
C’est sa main qui lâche.
Emil sent à peine le contact rassurant glisser hors de ses doigts, alors que la gravité et le sort interrompu l’expédient vers la machine: droit dans l’ouverture dont Cécile a sorti son arme maudite. Un cri de surprise explose dans ses poumons, vite enseveli sous une série de fracas métalliques.
Etrika se fait malmener par l’acier à son tour, frappant un pan de l’appareil en hauteur, tout près de la fenêtre, et en même temps si loin. Ses côtes et ses doigts pleurent alors qu’elle s’agrippe instinctivement, désespérément à un tuyau rouillé.
L’épuisement, la douleur et le désespoir se disputent ses hoquets et ses sanglots; mais derrière ceux-ci, elle peut voir une nuit chaude, pleine de vie et d’étoiles. Peut-être les vraies. Peut-être de sinistres illusions, dessinées dans ses yeux par le choc.
Véritables ou fausses, elle veut les montrer à Emil, et lui apprendre leurs noms. Aussi se hisse-t-elle sur le toit de la machine au prix du fond de ses forces.
Vanio et ses acolytes (encore debout) tiennent à leur peau, et ont préféré rester à l’écart des tirs de Cécile. Celle-ci a évité Emil au dernier moment, mais de justesse; un ourlet du poncho l’a complètement décoiffée. Après ça, un monstrueux vacarme; puis plus rien.
Une fois l’écho infernal retombé, elle cherche en hâte une autre bille d’acier, et recharge son fusil en tremblant. Peur? Non, elle n’a pas peur. Pourquoi aurait-elle peur d’une paire de merdeux dans leur genre? Parce que l’un d’entre eux a saigné Niko? Non. C’est juste le recul qui l’a secouée. Rien de plus.
La bille clique, en position. Canon levé vers l’alcôve sombre, Cécile interroge Vanio, Eickhart et Samaelle du regard. Aucun mot n’est échangé, mais elle n’en a pas besoin pour les comprendre. Ils forment une bonne équipe. D’un simple mouvement de tête du chef de bande, elle comprend que le monstre de foire est prioritaire. La gamine a moitié sonnée peut attendre.
La poussière et l’obscurité se fondent en un brouillard de guerre, masquant presque totalement la cache de contrebande et son visiteur.
Tant pis pour la surchauffe; elle active immédiatement le collecteur d’ether, qui couine plus fort dans ses mains, et avance prudemment vers les entrailles d’acier. Elle préfère encore se brûler les doigts et tirer sans délai que se faire éventrer par surprise, même si sa proie a perdu beaucoup de sang. À la vue de la traînée rouge menant à l’intérieur, elle se mord les lèvres– le compartiment est bon pour un ménage de printemps.
Une faible lumière à l’intérieur, et un bruit inhabituel, mi-glissement mi-grincement… avec une touche de vent? Tous se tendent, dont Etrika sur son perchoir.
Le bruit éphémère disparu, Cécile déglutit, et avance jusqu’à l’entrebâillement, quand–
Une étincelle de mouvement parmi les ombres, qui ne lui laisse aucun temps de réaction. Peau, muscle, os, poumons– tous déchirés par les arêtes aiguës… d’un couteau? Non. Bien trop puissant, bien trop lourd. Le choc, digne d’un boulet de canon, voile sa conscience avant qu’elle trouve la réponse. Sous les yeux écarquillés de Vanio et ses sous-fifres encore valides, une tige floue empale Cécile à une vitesse furieuse, avant de l’épingler au mur opposé dans un bruit de brique fissurée.
Les tapis de poussières soulevés par l’impact n’ont pas le temps de retomber qu’Etrika, médusée, voit la forme de l’objet faire marche arrière tout aussi rapidement avant qu’Emil, meurtri mais vivant, ne le rattrape au vol.
Une lance. Une lance enchantée, sublime, dégoulinante de sang et d’ether. Des veines d’argent courent le long de son corps tout de titane, pour se lover autour d’un calot d’aigue-marine éclatant.
La curiosité de Kenna le rendrait fou devant un tel objet. Etrika, elle, se fiche royalement des détails: en ce moment même, une puissante arme de l’inventaire de ses agresseurs s’est retournée vers eux, et c’est tout ce qui compte. Merci mille fois, Sculpteur!! Elle compléterait sa prière de l’habituel geste des mains, si ses phalanges ne lui faisaient pas tant mal.
Vanio et Eickhart se jettent vers Emil, furieux, mais se ravisent quand sa lance balaie l’espace qui les sépare, la lame en pointe leur crachant des gouttes de la vie de Cécile au visage. Etrika n’y connaît rien à ce genre d’arme, mais son allié semble savoir s’en servir; peut-être même autant que son couteau. Mais qu’en est-il de ses forces?
Samaelle, finissant justement de nouer la chemise de Niko sur sa blessure pour lui donner une chance de survie, se relève et fonce vers Emil dans une rage aveugle. Le fusil de Cécile égaré dieux savent où, elle est de nouveau la mieux placée pour maîtriser– non, détruire cet enfant de salaud. Pour Niko.
CRÈVE!!
Sans son cri de guerre, c’en aurait été fini d’Emil; iel esquive ses mains géantes de justesse, et contre-attaque.
…en vain. Deux paumes gauches arrêtent brutalement l’estoc de sa lance, et une rotation violente l’envoie au tapis. Vite, se relever, et–
Les autres mains de Samaelle s’emparent de la lance, se logeant entre celles d’Emil, et appuient de toute leur force alors qu’elle se penche sur ellui.
Laisse-toi faire, connard.
Toute modération a quitté ses yeux. Même blessée, elle reste infiniment plus forte, plus résistante, plus hargneuse qu’ellui. Chaque expiration rauque le vide, et la hampe de son arme se rapproche un peu plus de sa gorge. Bientôt, elle l’écrasera.
J’ai dit: laisse-toi faire, co–
HA–!
Son crâne résonne d’un coup, comme cogné par une locomotive. Ou une jeune mage l’ayant choisi comme point d’atterissage.
Totalement assommée, Samaelle sombre dans l’inconscience avant même qu’Etrika touche le sol. Et se foule légèrement une cheville en roulant au sol.
Ow!
Note à elle-même: agir en héros ne rend pas automatiquement invincible.
Leur colosse et amie gîsant au sol, Vanio et Eickhart reculent tous deux d’un pas, dos au quai. Une vilaine toux secoue Emil tandis qu’iel se remet debout, repoussant la lourde carrure de Samaelle sans lâcher son arme.
Osvatii… Ahlrik.
La fatigue et l’hémorragie le dissuadent de faire un seul pas, mais ce ne sera pas nécessaire avec le relika dans ses mains. Iel affiche à ses adversaires un œil sombre.
Et de trois. Plus que deux.
Eickhart craque le premier.
A-ARRÊTE! C’est bon! Prends ton fric! Tu nous verras plus jamais, juré–!
Le pauvre lance à Emil la bourse près de ses pieds, une demi-douzaine de grosses pièces la quittant en vol. Vanio reprocherait bien à Eickhart sa couardise, s’il n’avait pas lui-même peur d’être embroché au moindre mot de travers.
L’étranger ne regarde même pas l’argent. Iel lève simplement sa lance, et murmure une maxime dans sa langue natale:
(À chaque vie ses vœux sacrés.)
Si tu me veux mort, je te veux mort avant.
Emil? Emil, laisse-les– ils… ils n’en valent pas la peine.
L’intéressé se retourne, sans se défaire de son air meurtrier.
Après une brève fouille des poches de Samaelle, Etrika a trouvé une gourde à moitié pleine de café, et l’a descendue d’un trait. Terriblement faible, elle a renversé sur son menton et sa chemise, et sa voix tient plus du croassement que d’un langage intelligible.
Malgré tout, elle doit parler. Jamais elle ne se serait crue capable de ce qu’elle a déjà accomplie ce soir; mais la volonté d’Emil la tire vers un chemin à sens unique, et elle a prêté serment de ne jamais l’emprunter.
Emil a-t-iel déjà tué quelqu’un? Très probablement.
Mais elle veut croire que ce n’est pas le cas. Alors elle se doit de faire en sorte que cela le reste.
Ne les tue pas. Je t’en supplie. Si tu le fais, je vais… j-je devrai te dénoncer.
L’air, noyé dans la lumière surnaturelle du hangar, lui paraît tellement froid tout à coup.
Je t’en… je t’en prie.
Emil ne baisse pas sa lance. Mais ne détourne pas son regard d’Etrika non plus.
Pourquoi?
Pourquoi? C’est pourtant évident… non?
Ça… ça ne fera qu’empirer les choses pour nous deux, reprend-elle lentement. Ils t’ont fait mal, mais si tu… les Vertus ne le pardonneront pas. S’il te plaît, je… je ne veux pas. Je ne veux pas te dénoncer.
Les paupières d’Emil, incluant celles sous son cache-oeil, tressaillent. Iel est loin des siens, loin de leurs lois. Humiliés, au bord des larmes, iel n’a pas besoin de leurs promesses: ces deux-là se retireront de sa vie sans l’ombre d’un doute. Mais est-ce suffisant?
Ils m’ont attaqué, gémit Emil en se rappelant de sa blessure, avant de la presser d’une paume. Menacé. Attaché. Ils voulaient me tuer et prendre tous mes objets, et te tuer aussi. Tu sais que ça menace mes amis, et tes amis, et beaucoup de gens. Pourquoi… pourquoi je ne peux pas
Etrika bafouille, des larmes imaginaires dans ses yeux secs.
C’est juste des gens. Des gens comme toi et–
NON! crie Emil. Ils sont différents. Ils… je ne peux pas les laisser faire! Dis-moi pourquoi ils peuvent vivre!
Je…
Etrika baisse le regard, ses deux yeux impuissants devant un seul, et admet la triste vérité:
Je ne sais pas. Je n’en sais rien. Laisse-moi juste soigner les autres. Ne les tue pas. Ne le fais pas, s-s’il…
Elle ne finit pas sa phrase.
Emil porte un regard neuf sur elle. Elle n’a plus de mots, mais ne verse pas de larmes. Elle n’a plus d’arguments, mais ne renonce pas à ce en quoi elle croit.
Pendant un instant, iel ne sait plus quoi croire, et baisse la lance avant de la relever sèchement, tremblant de tous ses membres exsangues. Les vies de Vanio et Eickhart, acculés, lui importent peu. Mais Etrika…
Elle l’a secouru; des rues, de la faim, et maintenant d’une mort certaine. Même absurde… c’est la seule faveur qu’elle lui a demandé jusqu’à présent.
Iel se retourne vers ses adversaires, à bout de souffle. Ses dents et sa voix grincent; mais pas autant que son coeur.
Je…
…
Jetez… vos armes.
Malhonnêteté